COMMENT VOUS RACONTEZ LA PARTIE_@loeildoliv © Pascal Victor/ArtComArt

Comment vous racontez la partie de Yasmina Reza _ Satire cinglante du monde littéraire et du journalisme culturel

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Affiche de la pièce de Yasmina Reza qui s’est jouée le mois dernier au Théâtre du Rond-Point

Yasmina Reza signe une fable drôle et cruelle portée par un quatuor magistral de comédiens. Dans ce festival cynique des faux-semblants, l’auteure à succès n’épargne personne : ni le milieu littéraire parisien, ni le journalisme culturel, ni les initiatives provinciales… Jubilatoire.

L’argument : Nathalie Oppenheim, écrivain à succès, découvre la salle polyvalente de Vilan-en-Volène où elle est invitée à lire des extraits de son dernier roman Le Pays des lassitudes. Roland, responsable culturel, l’accueille. Rosanna Ertel-Keval, enfant du pays devenue une critique littéraire renommée, l’interroge en public. Mais la romancière, mal à l’aise, préférerait parler d’autre chose. Elle esquive les questions. Commenter son œuvre représente pour elle une épreuve et provoque bientôt le doute, l’inconfort. L’affrontement sourd qui se joue dans l’air mélancolique de l’espace polyvalent change de nature lorsqu’arrive le maire…

La critique : Après avoir moqué avec humour et délectation l’art contemporain,  Yasmina Reza s’attaque à son propre métier. Dans Comment vous racontez la partie, la dramaturge met en scène sa propre détestation de son milieu, de l’auto-congratulation, de l’obligation de « se » raconter et de participer à des rencontres-débats stériles et verbeuses.  En se servant de son expérience, elle signe une satire brillante et drôle du milieu littéraire parisien, du snobisme et de l’égocentrisme du journalisme culturel, mais aussi  des initiatives emplies de bonnes intentions et des rencontres artistiques décentralisées.

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Zabou Breitman, Romain Cottard, et Dominique Reymond dans un face à face drôle et cruel © Pascal Victor/ArtComArt
(photo by Pascal Victor/ArtComArt)

Cette fable caustique est un huis-clos qui se joue entièrement dans l’espace polyvalent de Vilain-en-Volène où l’écrivaine à succès, Nathalie Oppenheim (incarnée avec beaucoup de fragilité et de grâce par Zabou Breitman), bobo parisienne affublée d’une robe à fleurs « couleur locale », a accepté,  invitée par Roland (campé par le fantastique Romain Cottard), le responsable culturel, de discourir de son dernier roman, Le pays des lassitudes, avec Rosanna Ertel-Keval (interprétée magistralement par Dominique Reymond dont la voix remarquable envoûte), enfant du pays et célèbre critique littéraire. Poussée dans ses retranchements par cette journaliste mondaine et absolument insupportable, qui cherche en vain toute trace d’autobiographie dans son œuvre, l’auteure se retranche derrière ses réflexes de taiseuse. Son unique leitmotiv est d’affirmer  que seuls ses écrits ont un réel intérêt, le reste n’est que bavardage.

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L’espace polyvalent après l’affrontement © Pascal Victor/ArtComArt

De cette confrontation drôle parfois, et violente, souvent, Yasmina Reza esquisse une mise en abîme du créateur confronté à l’obligation de mettre en avant son œuvre. Au fil de cet interrogatoire, digne de la Stasi, le verni policé de Nathalie Oppenheim va se craqueler pour révéler une femme sensible, blessée et terriblement seule. Elle nous émeut dans un slam magique et troublant, où son corps se met au diapason de son état d’âme.  Cette joute verbale ne prendra fin qu’avec l’arrivée du maire (André Marcon épatant, en alternance avec Michel Bompoil), qui oscille entre le respect qu’il doit à la femme de lettres et les réminiscences de son amour d’adolescence pour la critique. La sangria aidant, l’atmosphère électrique se détendra pour faire place à la fête et à une réinterprétation étonnante du tube de Gilbert Bécaud Nathalie.
Si personne ne sort intact de ce bal de dupes cruel et raffiné – de l’auteure pudique, à la journaliste aux dents longues et à l’ego surdimensionné, en passant par l’animateur de province, gauche, en admiration devant son invitée écrivaine, et par le maire, roitelet en sa cité  -, la verve parfaitement ciselée de l’auteure offre une porte de sortie à tous, leur évitant le ridicule.

Finalement, on assiste à une comédie, qui bien que grinçante, demeure plaisante, élégante, et pleine de légèreté… Joussif.

Texte et mise en scène Yasmina Reza
avec Zabou Breitman, Romain Cottard, André Marcon en alternance avec Michel Bompoil avec Dominique Reymond

durée 1h50

Théâtre du Rond-Point
salle Renaud-Barrault
5 novembre au 6 décembre à 21:00
dimanche, 15:00
dimanche 16 novembre : 15:00 et 18:30
relâche les lundis et les 9 novembre , 11 novembre et 12 novembre

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