Un misanthrope à l’ancienne pour un théâtre libre

Après Son Tartuffe peu inspiré au théâtre de la Porte Saint-Martin, Peter Stein, 81 ans, grand nom de la mise en scène européenne, ayant dans les années 1980, révolutionné l’art du jeu ainsi que la Shaubühne de Berlin, dont il a été l’éminent directeur, s’attaque à un autre Molière, Le Misanthrope, au tout nouveau théâtre libre, ancien Comédia. Préférant le fond, la langue, à la forme, faute d’un parti-pris tranché, sa mise en scène bien trop sage, manque singulièrement de condiments. Heureusement, le jeu admirable des comédiens rehausse l’ensemble.

Dans un immense couloir aux boiseries magnifiquement travaillées, d’une belle maison bourgeoise, se croisent jolies veuves à l’esprit vif, amoureux transis, maniérés autant que lourdauds, atrabilaires amoureux fiévreux, prudes aigries, petits marquis et bien d’autres spécimens du bestiaire de cour. Tout ce petit monde vit pour le mieux, c’est-à-dire dans des amitiés de façade. Mais derrière les masques souriants, le blanc de céruse qui cache les visages, les vrais sentiments, il n’y a que méchanceté, vilenie, hypocrisie et bêtise.

Cet état de fait qui gangrène les relations humaines, Alceste (Lambert Wilson, jalousement ténébreux) ne peut plus le souffrir. Homme droit, intègre, il aimerait que tout le monde dise ce qu’il pense sans se cacher, sans avoir peur de blesser l’autre, car après tout, pourquoi toute vérité ne serait-elle pas bonne à dire ? Ce tempérament trop direct au temps des précieuses n’est clairement pas une qualité. Philinte (épatant Hervé Briaux), son meilleur ami, tente de lui faire comprendre bien difficilement, qu’il va se brouiller avec tout le monde.  

Seule la belle et piquante Célimène (lumineuse Pauline Chevillier) échappe à ses critiques. Et pourtant, il y aurait à dire. Jeune veuve cherchant une place au soleil, elle laisse croire à tous ses soupirants, dont Alceste, est le plus acharné, le plus possessif, qu’elle est prête à céder à leur avance. Langue acérée, elle raille d’un mot quiconque lui est donné en pâture, mais manie aussi bien l’art de la flatterie. En un mot, elle est tout ce que déteste notre enamouré Misanthrope. Mais jusqu’où acceptera-t-il  de faire fi de ses principes ? 

Sans grande surprise comme pour son Tartuffe donné la saison dernière au Théâtre de la Porte-Saint-Martin, Peter Stein opte pour une mise en scène fort classique, rien d’extravagant, rien de très inventif, que du vieux. Où est donc l’homme qui dans les années 70-80 faisait souffler un vent nouveau sur le théâtre ? Toutefois, même si cette deuxième confrontation avec Molière laisse sur sa faim, l’Allemand n’a pas perdu la main pour ce qui concerne la direction d’acteurs. De Lambert Wilson, féroce atrabilaire, ombrageux amoureux blessé, à Pauline Cheviller, vénéneuse et charmante à souhait, ils sont tous impeccables et donnent un peu de burlesque à cette galerie de personnages affadie par manque de relief. 

Pour les amoureux du théâtre d’antan, Le Misanthrope de Stein est un ravissant divertissement, conforme à leur goût. Pour les autres un moment où pointe parfois l’ennui, mais où les vers de Molière sonnent clairs et où la belle voix grave de cet Alceste impérial, magnétique et la grâce virevoltante, fraîche d’une Célimène radieuse envoûtent.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore 


Le misanthrope ou l’atrabilaire amoureux de Molière
Théâtre Libre – Ancien Comédia
4, boulevard de Strasbourg
75010 Paris
Jusqu’au 18 mai 2019
Du mardi au samedi 20h00 et en matinée samedi et dimanche à 16h00
Durée 1h40


Mise en scène de Peter Stein assisté de Nikolitsa Angelakopoulou
Avec Lambert Wilson, Jean-Pierre Malo, Hervé Briaux, Brigitte Catillon, Manon Combes, Pauline Cheviller, Paul Minthe, Léo Dussollier, Patrice Dozier, Jean-François Lapalus & Dimitri Viau
Décors de Ferdinand Woegerbauer
Costumes d’Anna Maria Heinreich 
Lumières de François Menou

Crédit photos © Svend Andersen

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Latest from Chroniques

Go to Top