Un Macbeth d’outre-tombe

Au théâtre royal de la Monnaie, en septembre dernier, Thomas Jolly mettait en scène le dernier opéra de Pascal Dusapin, une version fantomatique et ténébreuse de Macbeth. Faute de pouvoir le jouer à l’Opéra-Comique, dans le contexte actuel, l’Opéra Bruxellois propose de le visionner sur leur site. Une belle initiative très en vogue, en ces heures de confinement… 

L’affiche belge donnait l’eau à la bouche. Elle s’inspirait des séries de vampires américaines, tel que True Blood. Une main blanche comme l’albâtre recueillait le sang coulant d’un visage. Autant dire, que l’arrivée à Paris du Macbeth Underworld de Dusapin, mise en scène par Thomas Jolly, était plus qu’attendue. Le destin en a décidé autrement. L’épidémie de coronavirus a mis un terme – pour l’instant en tout cas, on l’espère – à son exploitation sur le sol français. 

Une captation de haute qualité

A défaut de pouvoir sombrer à corps vibrant dans les eaux noires du drame écossais s’inspirant de la tragédie de Shakespeare, La Monnaie met à disposition gratuitement sur son site, et ce jusqu’à fin avril, l’œuvre dans son intégralité. Tranquillement installé dans son canapé, une bonne infusion, citron-gingembre, avec une pointe de poivre, à portée de main, le visionnage peut commencer. L’image particulièrement léchée permet de se projeter au cœur de la sombre forêt de Birnman, une invention du décorateur Bruno de Lavenère. Frissons garantis ! 

Une scénographie Cauchemardesque

Puisant dans un imaginaire gothique, où l’outrenoir domine, Thomas Jolly donne corps aux fantômes shakespeariens. Morts gagnés par la folie et la paranoïa, Lord et Lady Macbeth revivent les derniers jours de leur vie, leurs drames intimes. (Amants dépassés par des forces occultes – les trois sorcières omniprésentes, en l’occurrence – qui ne comprennent pas, ne voient pas, le noble couple se laisse emporter par leur folle ambition, leur fatale soif de pouvoir. Malgré l’amour, leurs âmes ni pures, ni perverses, se laissent gagner par de sombres desseins et dévoilent imperceptiblement leurs pires travers. Ici, leurs corps blancs de fantômes jurent sur le noir, le rouge de l’enfer auquel ils sont condamnés. 

Sombre oratorio

S’emparant de l’histoire de ce sanglant roi d’Ecosse, Pascal Dusapin déplace quelque peu le propos. Loin de l’image furieuse, vengeresse, assassine qui colle à la peau de Macbeth, il relie le mythe à l’aune de l’homme, non du héros shakespearien. Ainsi, malgré les crimes et la peur qui hantent les personnages, le désir de vivre, d’aimer transparait derrière la tragédie. Le compositeur signe une œuvre grondante, tonitruante, vampirique, où airs inspirés des musiques élisabéthaines répondent à des mélodies rappelant les landes sauvages des Highlands. 

Cauchemardesques visions

Dans un espace amovible, où l’horrible forêt calcinée se transforme en château de Dracula, la mezzo-soprano tchéque Magdalena Kozena prête sa voix et sa présence à une Lady Macbeth fébrile toute en émotion tendue, le baryton autrichien Georg Nigl donne vie à un Macbeth dément, troublant. S’appuyant sur l’orchestre dirigé avec précision par Alain Altinoglu, le chœur offre à ce Macbeth d’outre-tombe une dimension terriblement effrayante. 

Sous la présence tutélaire d’une Elizabeth (épatant Graham Clark) toute en majesté, les pensées du couple Macbeth s’affichent dans toutes leurs noirceurs, dans tous leurs effrois sur l’écran noir de la télévision. La mise en scène japonisante et baroque de Thomas Jolly fait des merveilles. Elle ancre œuvre dans un fantastique captivant. Une belle soirée en ces temps de confinement !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Macbeth Underworld de Pascal Dusapin
Théâtre de la Monnaie création le 20 septembre 2020

Tournée interrompue Opéra-Comique & Théâtre des Arts de Rouen

Direction musicale d’Alain Altinoglu
Mise en scène de Thomas Jolly avec la collaboration d’Alexandre Dain
Décors de Bruno De Lavenère
Éclairages d’Antoine Travert
Costumes de Sylvette Dequest
Dramaturgie de Katja Krüger
Chefs des chœurs Martino Faggiani et Alberto Moro
Avec MAGDALENA KOŽENÁ en alternance avec Sophie Marilley, Georg Nigl, Ekaterina Lekhina, Lilly Jørstad, Christel Loetzsch, Kristinn Sigmundsson, Graham Clark, Christian Rivet, Elyne Maillard & Naomi Tapiola
Orchestre symphonique et Chœur de femmes de la Monnaie

Crédit photos © Baus – La Monnaie de Munt

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