Stavanger, mise en scène de Quentin Defalt… Confessions nocturnes au pays des glaces éternelles

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Au théâtre de l’Arrache-Cœur, Stavanger d’Olivier Sourisse vous entraîne dans un huis-clos étrange, dérangeant, intense.

C’est la rencontre de deux êtres, deux âmes. L’une distante, froide, cultivée, l’autre désemparée, vibrante, frigorifiée. C’est un huis clos pesant, étrange qui unit les contraires, qui attire les différences. Si parfois le texte frôle le surréalisme à la limite de l’incompréhensible, on se laisse séduire par le jeu sensible et intense des deux comédiens, envoûter par la force des mots. Un moment hors du temps à découvrir sans tarder, un voyage au long court, intelligent et décalé, à ne pas manquer.

L’argument. L’avocate Florence Bernstein vient de convaincre un jeune homme, Simon, de ne pas rester allongé sur les rails du quai n° 5.
Choqué, désemparé, il accepte de la suivre chez elle. Ces deux êtres perdus et solitaires vont profiter du temps suspendu de la nuit pour se livrer l’un à l’autre, jusqu’à la découverte extraordinaire d’un intérêt commun : Stavanger, ville portuaire de Norvège. On s’étonnerait de cette coïncidence dans une nuit ordinaire. Mais vivent-ils une nuit ordinaire?…

La critique. Dans un décor des plus glaçants – murs tendus de noirs et mobilier en acier- , deux individus, une femme et un homme, font leur apparition. Portant chauds manteaux, bonnet ou foulard, ils viennent du dehors où une tempête de neige fait rage. Elle (distante et flamboyante Sylvia Roux), tout de noir vêtu, c’est Florence Bronstein, une avocate reconnue, une bourgeoise aisée, cultivée. Lui (étonnant et charismatique Thomas Lempire), c’est Simon, un ouvrier esseulé, un homme du peuple un peu perdu. C’est la nuit, rien n’aurait dû réunir ces deux êtres. Le destin en a décidé autrement. Désespéré, il a tenté de mettre fin à ses jours en se jetant sur les rails du quai n°5 d’une quelconque gare de Norvège. Elle passait par là, elle l’a sauvé d’une mort certaine et lui a proposé de venir se réchauffer chez elle. Commence alors un huis-clos singulier hors du temps et de l’espace, un dialogue étrange, complexe à la limite de l’incohérence, de l’incompréhension.

stavanger_avignon_©Courtois_@loeilodoliv

Deux âmes perdues se cherchent et se confessent dans un face à face glaçant et singulier © Courtois

Frigorifié dans ses habits mouillés, Simon tremble. Il semble apeuré, triste, parfois absent. En face de lui, Florence cultive le mystère. Femme de lettres, solitaire, elle parle, elle chercher à comprendre, à découvrir ses failles, à l’aider à se reconstruire pour trouver de nouveau un sens à sa vie. Petit à petit, ces deux âmes perdues que tout sépare, tentent de s’apprivoiser. Charmeuse, séductrice, elle s’enivre au champagne, parle sans laisser de répit au pauvre Simon. Elle virevolte autour lui comme un feu follet incandescent. Son vêtement flotte autour d’elle, lui donnant l’allure d’un ange noir aux ailes soyeuses couleur ébène. Lui, enfant inquiet, troublé, semble se refermer sur lui-même. Il appréhende chacune des questions de son hôte, qu’il ressent dans sa chair comme des intrusions dans son être.

Bon an mal an, l’atmosphère se réchauffe. La tension devient sensuelle, presque sexuelle. Ils se rapprochent, rêvent de voyage. Après un long tunnel d’incapacité à se comprendre, à se rapprocher, ils trouvent enfin un point commun, un village qui les lie l’un à l’autre : Stavanger, un petit port de Norvège. La connexion établie, tout bascule à nouveau. De nouvelles révélations bouleversent la donne. On change de dimension, de monde.

Plus la pièce avance, plus le mystère s’épaissit, s’obscurcit. Qui sont ces deux êtres surprenants, déroutants opposés ? Pourquoi sont ils réunis ? C’est cette ambiguïté sur la nature même des personnages qui fait le sel de l’intrigue imaginée par Olivier Sourisse. De sa plume ciselée, foisonnante, il signe une pièce étonnante, singulière où les pistes sont brouillées, les sens altérés, où la mort rôde imprégnant les mots, les sens, les attitudes. Afin de renforcer cette impression d’étrangeté, la mise en scène intimiste de Quentin Defalt s’appuie sur les différences de personnalités, de caractères, des deux comédiens afin de les prendre à contre pied. Ainsi, la flamboyante Sylvia Roux, à l’apparente chaleur humaine, distille une distance dans le rapport à l’autre. Le ténébreux Thomas Lempire se glisse avec virtuosité dans la peau d’un être pleutre, étranger au monde, mais révèle une violence retenue, une vibrante férocité au plus profond de son cœur.

Portée par deux comédiens fort talentueux, cette pièce obscure se révèle plus profonde qu’il n’y paraît. Abordant des sujets sombres, elle parle de la vie, des rapports aux autres, des « non-dits » qui bouffent et dévorent… En somme, un moment de théâtre rare, sombre et brillant !…

Stavanger d’Olivier Sourisse
Festival OFF d’Avignon
Théâtre de l’arrache-cœur
13, rue du 58ème R.I porte limbert
84000 Avignon
Du 7 au 30 juillet 2016 à 16h50
Durée 1h15

Mise en scène de Quentin Defalt assisté d’Alice Faure
avec Sylvia Roux, Thomas Lempire
Scénographie d’Agnès De Palmaert
Lumières de Olivier Oudiou
Costumes de Mine Vergès
Création sonore de Ludovic Champagne

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