Sens interdits, l’urgence au cœur de la création

A Lyon, le festival Sens Interdits fête son dixième anniversaire. Au programme de cet événement théâtral, éclectique, citoyen et engagé, une vingtaine de spectacles venant des quatre coins du monde. Son fondateur et directeur, Patrick Penot revient sur la genèse du projet, ainsi qui sur ce qui en fait sa singularité, sa richesse. 

Pourquoi avoir créé ce festival ?

Patrick Penot : C’est une histoire assez ancienne. Nous fêtons aujourd’hui les dix ans d’existence de la manifestation. Tout a commencé en 2008 suite à un appel à projets de la ville de Lyon, auprès des structures culturelles municipales, dans le cadre de la candidature de la ville au titre de capitale européenne 2013. C’était l’occasion de proposer deux projets, dont celui de Sens Interdits que j’ai conçu alors que j’étais co-directeur du théâtre des Célestins. De 2003 à 2005, des travaux nous ont contraints à travailler « hors les murs » donc d’aller à la rencontre, d’autres publics, d’autres territoires. Cette expérience nous a permis de stimuler nos curiosités, d’autant que nous avions aussi initié à ce moment une ouverture vers l’international en programmant des grands noms de la mise en scène comme l’Allemand Thomas Ostermeier ou le russe Lev Dodine. Cette offre d’un théâtre contemporain évoquant des sujets d’actualités, donnant d’autres vision du monde, de son état de santé, manquait sur le territoire lyonnais. Cette volonté est née suite à deux longs séjours que j’ai effectués en Pologne, l’un du temps du soviétisme suprême, l’autre un peu plus tard au moment de l’intégration du pays à l’Union européenne. J’y ai vu ce que j’appelle du théâtre politique, du théâtre de combat, qui va bien au-delà de l’idéologie. Les pièces qui m’ont marqué défendaient des minorités en danger ou s’insurgeaient contre tel ou tel fait que la mémoire étatique avait tendance à omettre. Ce fut notamment le cas avec un spectacle relatant le massacre de Katyń. Tout cela m’a donné envie de créer sur un temps très court, mais sur un territoire déterminé -quatre théâtres à Lyon, les Célestins, le théâtre du Point du Jour, le théâtre de l’Élysée et aussi le théâtre des Ateliers – , un événement électrique, engagé, où tout un chacun aurait l’occasion de se confronter à des objets scéniques venus d’ailleurs. La première édition, constituée de neuf spectacles, était axée sur une thématique européenne qui intéressait tout particulièrement notre jeunesse, son avenir. Y étaient représentées la Pologne, la Croatie, la Turquie, la Russie et l’Afghanistan. 

Quels étaient les ambitions du projet ? 

Patrick Penot : il y avait quatre objectifs. Premièrement, tout faire pour faire circuler plus largement, plus librement des artistes et des œuvres dans une Europe qui avait déjà tendance à refermer ses frontières. Certains visas, suite aux lois Pasqua, étaient particulièrement compliqués à obtenir. Deuxièmement, organiser et créer un réseau de partenaires sur la base du volontariat sur un territoire, le plus large possible de la métropole. Dès 2011, la Croix-Rousse, Vénissieux se sont impliqués dans le festival, ce qui a permis de faire circuler d’un endroit à un autre les spectateurs. Troisièmement, nous nous étions fixés comme but d’identifier un public qui, pour différentes raisons, n’ont pas ou peu de pratiques culturelles, ou qui en sont exclus pour des raisons linguistiques, économiques ou géographiques. Nous avons notamment travaillé, avec plus de 250 associations, ce qui nous a permis de mieux appréhender et comprendre le territoire. L’an passé, nous avons constaté que 42 % du public avait moins de 26 ans, soit 12 % de plus que les Célestins – qui a pourtant sur ce sujet une politique très active – sur une même tranche d’âge. Enfin, quatrièmement, à travers la programmation, les problématiques abordées, les mots sur lesquels on s’appuie – identités, mémoires, résistances, etc. – cela nous permet de défendre des valeurs essentielles de la démocratie. Reposant sur la curiosité de chacun, on ouvre vers une acceptation de la diversité, de la différence, de la tolérance. C’est un vrai enrichissement pour ceux qui viennent et ceux qui accueillent. Depuis 2014, date à laquelle j’ai quitté les Célestins, Sens interdits est devenu une association dont je suis le directeur.

Quelle est la ou les thématiques de cette dixième édition ? 

Patrick Penot : il y en a plusieurs. Nous avons cette année de grands focus géographiques notamment autour de la Russie. Trois spectacles en sont issus. Le premier, qui a fait l’ouverture du festival le 16 octobre dernier au Célestins, est une création du Théâtre KnAM, une petite compagnie créée en 1985 et que l’on accompagne depuis 2011. Ils sont à mon sens, l’un des centres névralgiques du maintien d’une certaine forme de liberté d’expression dans un pays qui en manque souverainement. Un autre vient d’un gros théâtre de Perm et le dernier d’une institution municipale de Moscou. Tous travaillent sur la même thématique et creusent la mémoire russe, une matière complexe et défaillante dont ils ont besoin pour se (re) construire. Il y a aussi quatre pièces qui nous viennent du Mexique, dont trois de la même compagnie Téatro Línea de Sombra. Leur projet a trait au théâtre d’investigation. Ils s’installent plusieurs mois sur un territoire meurtri pour observer. À partir de cette matière, ils inventent une histoire. Nous avons un focus Afrique de l’Ouest avec quatre pays représentés : le Rwanda, la Guinée, le Burkina et le Cameroun. Par ailleurs, il y a aussi un spectacle polonais. Indépendamment de cela, il y a trois fils rouges qui se dégagent : le monde du travail, le conflit et son corolaire l’exil et la violence faite aux femmes. Cela pourrait laisser croire de l’extérieur que tout est d’une grande dureté et âpreté. C’est tout d’abord une grande diversité de regards sur le monde, une autre façon d’aborder des sujets tant intimes qu’universels. Les savoir-faire ne sont pas les mêmes. Les formes n’ont plus. Du cirque à la danse, de la performance au théâtre pur, tout parle d’espoir, de mixité, de curiosité envers d’autres us et coutumes, d’autres façons de vivre. 

Au bout de dix ans, quelles sont vos impressions ? 

Patrick Penot : Ce qui est sûr, c’est que le festival a trouvé son public, il est désormais ancré dans les propositions culturelles incontournables de la ville de Lyon. L’image est très positive. Nous avons pu constater une vraie attente du public et des professionnels. Les autres manifestations du même genre le trouvent très prescripteur. Il y a dix ans, nous étions les seuls à proposer des spectacles fragiles, montés par des compagnies peu connues ou ayant des difficultés dans leur pays à s’exprimer, maintenant, heureusement, ce n’est plus vrai. Beaucoup d’institutions produisent ou proposent au moins une fois dans l’année, ce genre de pièces. Il y a une vraie évolution des goûts et de la composition de la clientèle théâtrale. Autre preuve de ce changement, en 2015, nous avons pris la décision, entre deux éditions du festival qui est une biennale, de faire tourner certains spectacles. C’est ainsi que, l’un d’entre eux, a eu plus de 60 représentations dont la dernière à la Schaubühne de Berlin. Cette année, avant même que les spectacles viennent à Lyon, nous avons organisé un premier tour de chauffe plutôt réussi. C’est tout à fait réjouissant. Cela montre l’évolution des publics avec un intérêt pour des sujets, des thématiques plus ancrés dans notre quotidien. 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Festival Sens interdits
Direction Patrick Penot

Crédit portraits @ Andrea Chamblas / crédit photos © N. Martinez, © Christophe Raynaud de Lage et © Alex Wunsch

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