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Rien, plus rien au monde… une ode noire et crue aux espoirs déchus

Que la vie semble monotone et fade dans le regard absent de Juliette, ménagère économe, femme délaissée. Pourtant, parfois un éclair brille au fond de ses yeux. Malgré sa « vie discount », elle a eu des rêves d’ascension sociale, d’autres réalités, d’autres vies. Mais voilà, Rien, plus rien au monde, ne sera comme avant. En adaptant cette sombre et poignante nouvelle de Massimo Carlotto, sans misérabilisme, mais avec crudité, Fabian Ferrari plonge le spectateur dans le quotidien banal et triste d’une classe sociale laissée pour compte. Il le confronte, par ce monologue intérieur magnifiquement interprété par la bouleversante Amandine Rousseau, à une réalité trop souvent tue, à un monde qui nous est étranger, lointain, celui des anonymes, des invisibles. Véritable coup de poing dans notre univers trop rose, ce spectacle est à voir de tout urgence.

Alors que le public s’installe, sur scène, entourée d’une collection disparate et kitsch de bibelots, une femme, plutôt jolie, attend, assise, le regard perdu dans le vide. Cheveux un peu gras tirés en arrière, robe à fleurs, éclaboussée de tache rouge écarlate, Juliette semble éteinte, totalement absorbée par ses pensées. Elle revient des courses. Les sacs de provisions sont posés à ses pieds. Pas un mot, ne sort de sa bouche. Elle semble se laisser bercer par les arias mélancoliques d’une chanson hispanisante.

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Lentement l’obscurité envahit la salle. La femme s’anime. Elle s’appelle Juliette (formidable Amandine Rousseau). Mariée à un ouvrier qui gagne mal sa vie, mère d’une fille à peine majeure qui lui cause bien des soucis, femme de ménage à mi-temps pour arrondir les fins de mois difficiles, elle s’épanche. Elle raconte ses rêves, ses regrets, sa « vie discount » comme elle aime à le dire. Certes, elle ne manque de rien de vital. Sa famille mange à sa faim, part en vacances une fois l’an. Mais cela n’est possible qu’à force de sacrifices et de calculs au centime près.

D’un ton quasi monocorde, qui s’anime de temps à autre, Juliette parle des petits bonheurs qui égayent son quotidien dans une cité HLM, de sa passion secrète, addictive pour le Pinault de Charentes, de son attrait pour la vie rêvée des stars de la téléréalité. Puis, le regard hagard, elle expose ses douleurs, ses plaintes, ses contrariétés.  Elle s’inquiète pour la petite, sa fille, qui fait tout pour la contrarier. C’est un souci qui la ronge, la hante. C’est un joli brin de jeune fille, elle pourrait se faire connaître et devenir une vedette du petit écran, mais non elle préfère collectionner tout et n’importe quoi. Et au grand dam de sa mère, elle s’affiche au bras d’un maghrébin par amour surtout, par rébellion un peu et vaguement par provocation. C’en est trop pour Juliette, ses nerfs lâchent. Que fait-elle d’ailleurs, cette ingrate ? Où est-elle ? On ne l’entend plus…allongée dans sa chambre.

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Avec une économie de moyens et d’effets, Fabian Ferrari s’empare du texte sombre et funeste imaginé par Massimo Carlotto, auteur italien connu de l’autre côté des Alpes pour la noirceur de ses romans, et signe un seul-en-scène coup de poing qui réveille nos consciences trop souvent endormies. Il ne cherche pas à faire du sensationnel, bien au contraire, il souligne la banalité de ce drame. Il laisse le monologue intérieur de cette femme aux abois prendre vie. Il la montre sans artifice aux bords des larmes, de la rage, de la folie. Il laisse la violence, la férocité des mots frapper nos âmes de plein fouet. Exténué par ce noir quotidien qui nous refusons le plus souvent d’entrevoir, il nous saisit et nous oblige à penser différemment, à appréhender le monde différent, à le voir dans sa cruauté, sa véracité.

Le spectacle ne serait pas aussi bouleversant sans Amandine Rousseau. Elle est Juliette, cette femme perdue, égarée, drôle. Loin de la caricature, elle a trouvé le ton juste. Par ses mots, elle nous entraîne au cœur de ce foyer dévasté, où elle se sent délaissée, désaimée. Elle est criante de vérité. Touchante, émouvante, attachante, insensible, rageuse, elle nous laisse approcher, découvrir son quotidien et entendre trop tard son terrible et macabre appel au secours.

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A l’heure où nos sociétés vacillent et sombrent dans le populisme, Rien, plus rien au monde sonne comme un avertissement qui retentit brutalement dans nos consciences, nous forçant à ouvrir les yeux sur le monde qui nous entoure, sur la vie des autres, sur le drame qui se joue à deux pas de chez nous.  Au-delà de la sombre beauté du texte, de sa singulière crudité, abandonnez vos œillères aux vestiaires et laissez-vous percuter par ce monologue violent et ironique, cette leçon d’humanité.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Rien, plus rien au monde de Massimo Carlotto
Théâtre de la contrescarpe
5, rue Blainville
75005 PARIS
Jusqu’au 26 décembre 2016
Les dimanches à 15h et les lundis à 20h

Reprise au théâtre de la contrescarpe du 21 janvier au 31 mars 2020

Mise en scène de Fabian Ferrari
Avec Amandine Rousseau

Crédit photos © Françoise Beauguion / Crédit illustration © Alfred

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