Piano/Piano, staccato e allegro

Avant de participer au festival June Events à la Cartoucherie, Le Ballet de Lorraine termine sa saison en beauté avec deux créations. Sous les ors de l’Opéra de Nancy, Petter Jacobsson et Thomas Caley rendent un hommage vibrant à Merce Cunningham, tandis qu’Olivia Grandville s’inspire des combats politiques du compositeur Julius Eastman. Une soirée tout en contraste et clair-obscur qui souligne le talent extraordinaire de cette troupe virtuose. 

Il fait terriblement chaud à Nancy en ce dimanche de mai. Le soleil brille de mille feux donnant à la place Stanislas un éclat chaleureux, majestueux. Façade baroque, l’Opéra national de Lorraine ouvre ses portes pour accueillir le prestigieux Ballet de Lorraine. C’est une convention trois fois l’an, les danseurs du centre chorégraphique national foulent le plateau de ce bâtiment, imaginé en 1906 par l’architecte Joseph Hornecker, suite à l’incendie de la précédente salle, et véritable pastiche d’un théâtre à l’italienne du XVIIIe siècle. 

Dans ce décor de « carton-pierre » où abondent dorure et velours, Petter Jacobsson et Thomas Caley ouvrent le bal avec For Four Walls, une pièce chorégraphique, chorale, célébrant le centenaire de Merce Cunningham. Tout commence dans une pénombre savamment étudiée. À cour, seule l’extraordinaire pianiste, Vanessa Wagner, est éclairée. À jardin, dans un clair-obscur poétique, presque fantasmagorique, une dizaine de danseurs sont alignés dos au public. Leurs silhouettes se répètent à l’envie dans un très impressionnant jeu de miroirs. Au son hypnotique de la musique de John Cage interprétée en live, les corps dédoublés se réveillent lentement, les gestes déliés sont démultipliés. S’inspirant de Four Walls, drame dansé qui a scellé la première grande collaboration entre le chorégraphe, mort en 2009 à New York, et le compositeur, les deux artistes à la tête de l’institution nancéenne invitent à une plongée quasi apnéique dans un monde poétique, nostalgique où les mouvements entrent en résonnance avec les staccatos de la partition. 

Sauts, pas de deux, portés, jeté, geste arrêté, toute la grammaire de Cunningham est ici réinventée, réutilisée avec ingéniosité, afin de livrer une œuvre unique et riche d’un vocabulaire renouvelé. Si la filiation ne fait pas de doute, Petter Jacobsson et Thomas Caley évitent l’écueil de la copie et font briller haut la virtuosité du Ballet de Lorraine. Sur scène, les vingt-quatre jeunes danseurs volent, virevoltent s’entraînant mutuellement dans une folle et enivrante farandole. Totalement grisé par cette partition chorégraphique tout en délicatesse, par le jeu de lumière imaginé par Eric Wurtz, le public, à coup d’applaudissements redoublés, souligne la performance. Un moment suspendu, où un rêve onirique prend le pas sur la réalité morose du quotidien. 

Autre style, autre idée, Olivia Grandville invite avec JOUR DE COLÈRE à la révolte, celle de la jeunesse, des gangs face à l’oppression du pouvoir, des gays face à l’homophobie grandissante, de la femme voilée face au racisme, aux préjugés. La foule des minorités (21 danseurs) se lève, s’agite, court en tout sens, se jette sur le sol pour éviter, on ne sait quel projectile. S’appuyant sur l’œuvre engagée de Julius Eastman, compositeur et danseur nord-américain, elle imagine une langue rock, pop, qui fait fi des codes. L’ensemble, entremêlant danse classique et contemporaine, peut paraître brouillon, itératif, tout azimut, mais il révèle de belles fulgurances, portées par la musique jouée en direct. Un jeté de jambe parfaitement tendu exécuté superbement par Justin Cumine au coeur d’une foule en délire. Un tour piqué réalisé avec une précision par Jonathan Archambaut, traversant avec grâce le chaos qui a investi le plateau. Plus âpre, plus déstructurée, cette pièce chorégraphique, moins classique dans la forme, plus politique sur le fond, fait la part belle à la troupe, excellente. 

Piano/piano, variation musicale et chorégraphiée autour de personnalités marquantes ou singulières de la danse, termine une saison riche pour le Centre chorégraphique national lorrain, qui vient de fêter ses cinquante ans et dont le rayonnement en France, à l’internationale, ne fait que s’intensifier au fil du temps. Un avenir radieux donc pour un corps de ballet d’exception, une troupe au diapason. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à Nancy


Piano/Piano programme 3 du Ballet de Lorraine
Opéra de Nancy 
1 Rue Sainte-Catherine
54000 Nancy

For four walls (création)
Chorégraphie de Petter Jacobsson et Thomas Caley
Musique de John Cage (Four Walls, 1er acte)
Pianiste : Vanessa Wagner
Scénographie de Petter Jacobsson et Thomas Caley
Costumes de Petter Jacobsson, Thomas Caley, Martine Augsbourger et Annabelle Saintier
Lumières d’Eric Wurtz
Pièce chorégraphique pour 24 danseurs
Jonathan Archambault, Amandine Biancherin, Agnès Boulanger, Alexis Bourbeau, Clara Brunet, Pauline Colemard, Justin Cumine, Giuseppe Dagostino, Charles Dalerci, Inès Depauw, Flavien Esmieu, Nathan Gracia, Tristan Ihne, Vivien Ingrams, Margaux Laurence, Valérie Ly-Cuong, Amélie Olivier, Jean-Baptiste Plumeau, Elsa Raymond, Rémi Richaud, Ligia Saldanha, Willem Jan Sas, Céline Schoefs, Luc Verbitzky

Tournée en France
Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris au Théâtre national de Chaillot du 12 au 16 octobre 2019 et au théâtre de 
Beauvais les 3 et 4 décembre 2019
A l’Arsenal à Metz, le 30 janvier 2020
Au Lieu Unique – Cité des Congrès à Nantes, le 25 février 2020

Tournée à l’étranger 
au Teatro Grande à Brescia en Italie, le 4 octobre 2019
au Cankarjev dom à Ljubljana en Slovénie, le 6 octobre 2019
Royal Opera House – Linbury theater – Dance Umbrella Festival à Londres du 24 au 26 octobre 2019

Jour de colère (Création)
Chorégraphie d’Olivia Grandville
Musique de Julius Eastman – Evil Nigger*
Arrangements musicaux et sonores de Manuel Adnot et Melaine Dalibert
au piano Melaine Dalibert
à la guitare électrique Manuel Adnot
Scénographie et costumes de Jocelyn Cottencin
Lumières d’Yves Godin
Assistante : Magali Caillet Gajan
Répétitrice : Isabelle Bourgeais
Stagiaire Pro Helvetia : Pauline Raineri
Pièce chorégraphique pour 21 danseurs 
Jonathan Archambault, Amandine Biancherin, Agnès Boulanger, Alexis Bourbeau, Clara Brunet, Justin Cumine, Charles Dalerci, Inès Depauw, Flavien Esmieu, Nathan Gracia, Tristan Ihne, Vivien Ingrams, Margaux Laurence, Valérie Ly-Cuong, Amélie Olivier, Elsa Raymond, Rémi Richaud, Ligia Saldanha, Willem Jan Sas, Céline Schoefs et Luc Verbitzky

Tournée en France
A l’Arsenal à Metz, le 30 janvier 2020
Au Lieu Unique – Cité des Congrès à Nantes, le 25 février 2020

Crédit photos © Laurent Philippe

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