Nouvelles du Théâtre de la Ville

Fermé jusqu’à nouvel ordre comme la plupart des institutions culturelles internationales, le Théâtre de la Ville prépare son plan de bataille pour l’après déconfinement. En commandant de bord, Emmanuel Demarcy-Mota imagine plusieurs scénarios, plusieurs stratégies pour sortir de cette crise sans précédent que traverse le spectacle vivant. 

Quel est votre ressenti par rapport à la situation sanitaire et culturelle actuelle ? 

Emmanuel Demarcy-Mota : Comme tout le monde, je suis dans un état d’incertitude. On ne sait pas vraiment où l’on va et quelle peut être la suite des événements. À l’heure actuelle, nous avons peu de visibilité quant à la réouverture potentielle des théâtres et des autres lieux de culture. Nous sommes totalement dépendants de l’évolution du virus et de sa propagation, mais à mon sens le plus problématique est le manque de concertation qui rend l’ensemble des informations très confus. Il est urgent de prendre le temps de la discussion. Les théâtres doivent être force de proposition, mais ce n’est pas à eux de décider quand et comment ils pourront réouvrir. Il est prioritaire d’avoir une méthode, de structurer les réflexions dans un cadre précis et réaliste. Nous devons établir un certain nombre de scénarii, des modèles comme en mathématiques, ce qui nous permettra d’être prêts quelles que soient les modalités de reprises. Nous sommes dans une période de pandémie, ce qui nous oblige à tout relativiser par rapport au contexte. Nous devons redéfinir l’état actuel des choses et repenser nos actions pour le futur. Dans toute crise, qu’elle soit politique, économique ou sociale, il y a des éléments de chaos qui s’installent. Il y a donc besoin de structuration, y compris pour garantir la qualité du dialogue. Pour pouvoir échanger, il est nécessaire d’avoir des bases claires, précises, tout particulièrement dans ces périodes où la méconnaissance, l’incertitude et l’impossibilité de prévoir brouillent la pensée. Le moment est venu de repenser tous les éléments du secteur culturel pour pouvoir entrevoir l’avenir. Nous traversons une pandémie mondiale ou plus de 4 milliards de personnes sont confinées. C’est la première fois dans l’histoire que cela arrive. Il est donc important dans un temps immédiat de ne pas céder à la peur et de prendre le temps d’enterrer nos morts. Nous directeurs de théâtre, artistes, techniciens, nous devons être d’abord solidaires, avoir une conscience aiguë du monde et il est nécessaire de traverser profondément ce présent, aussi tragique, soit-il, pour pouvoir penser l’après. 

Comment réagir face à cela ?
dashwood_Le_Faiseur_©Jean_Louis_Fernandez_@loeildoliv

Emmanuel Demarcy-Mota : Je crois que tout cela demande un effort, qui oblige à clarifier nos enjeux présents et à venir. Il me semble nécessaire de questionner la temporalité. Nous pouvons proposer un chemin en quatre temporalités : la première correspond au confinement des mois de mars et avril ; la deuxième est celle du déconfinement, qui va démarrer dans les prochains jours et nous mener jusqu’à la fin de l’été. Enfin, la troisième correspond à la saison 2020-2021. Ensuite viendra l’après Covid, quand nous serons en mesure de faire le point, d’analyser la crise et ses conséquences et de proposer un retour de la joie, de l’échange, de la liberté. Ces quatre temporalités me servent de guide aujourd’hui pour inventer différentes possibilités, et dès la mi-mai, je souhaite organiser des forums – respectant bien sûr les normes sanitaires – qui réuniront des personnalités des secteurs publics et privés, issues des milieux de l’art et de la culture, mais aussi de la santé, de l’éducation et de la justice, pour débattre et proposer collectivement des voies de sortie et des projets d’avenir.

Comment déclinez-le temps actuel, celui du confinement ? 
LEtatDeSiege_theatre_ville_demarcy-Mota-©JeanLouisFernandez125_@loeildoliv

Emmanuel Demarcy-Mota : Durant la première phase, nous avons mis en place une solidarité active vis-à-vis d’une cinquantaine d’acteurs et d’intermittents du spectacle que j’ai décidé d’engager malgré la période précaire pour mener l’action des consultations poétiques. Nous pouvons dire que nous avons créé une dépense nouvelle, et c’est un vrai choix pour une institution, que soutenir des artistes qui se retrouvent sans possibilités d’avoir une activité. Il y a aussi la question des auteurs, car quand leurs pièces ne sont pas jouées, ils ne touchent rien, n’ont aucun système pour les protéger. C’est d’autant plus urgent de leur venir en aide, au moment où beaucoup de structures ont mis en libre accès sur le net un grand nombre d’œuvres théâtrales. Beaucoup de productions se sont avérées intéressantes et innovantes, mais il faut se méfier d’une agitation frénétique d’images qui deviendrait un espace totalement libéralisé, puisqu’aucun droit d’auteurs ne serait respecté. Les institutions culturelles ont ainsi une responsabilité vis-à-vis des compagnies, des intermittents, des auteurs, pour préserver et accompagner leurs activités et leurs créativités. L’engagement des quelque 50 actrices et acteurs pour les consultations poétiques est une première réponse. 
J’ai souhaité que soit également réunis des acteurs de plusieurs pays du monde pour constituer une troupe internationale, parce que nous défendons depuis toujours un théâtre sans frontières et que nous luttons contre toutes formes de repli sur soi. Il est donc possible aujourd’hui de faire ces consultations en cinq langues européennes (grec, anglais, espagnol, portugais, italien), en six langues parlées sur le continent africain (Béti, Wolof, Lingala, Sango, Douala et Swahili) mais aussi en arabe, en Hébreu ou en Mandarin pour le continent asiatique. Ces temps d’écoute et de rencontres téléphoniques autour de la poésie sont aussi un moyen de rester en lien direct avec les populations, de favoriser le partage, de préserver la dimension humaine de l’acte artistique. Pour l’acteur, c’est un vrai travail spécifique, uniquement sur la voix. En parallèle, nous avons également développé deux autres types de consultations : les scientifiques et les historiques. Les premières se font avec une neurochirurgienne et un neurophysicien de l’hôpital de la salpêtrière ainsi qu’avec un astrophysicien, un physicien, un biologiste et un spécialiste des sciences de la Terre, les consultations historiques sont quant à elles créées en lien avec l’éducation nationale. Ce sont des échanges suspendus, des moments que je défends en cette période de confinement qui n’est pas un ralentissement du temps, mais bien un « hors temps ». À la fin de ces conversations à bâtons rompus, le consultant prescrit un poème ou un texte scientifique en adéquation avec ce qu’il a entendu. Ceci l’engage dans une relation, où il prend un risque avec l’autre, que je définirais comme la qualité vibratoire et sensible qui se dégage d’un être et qui permet de faire le lien entre la pensée et la poésie. 

Étant aussi à la tête du Festival d’Automne à Paris, qui collabore avec de nombreux lieux d’Ile de France, comment fonctionnez-vous ? 

Emmanuel Demarcy-Mota : Les quatre temporalités auxquelles j’ai déjà fait référence, nous servent de matrice pour aller de l’avant. Le confinement touchant à sa fin, nous sommes dans la préparation de la seconde phase. Ce nouveau temps, qui s’engage maintenant, est l’occasion de construire un certain nombre de séquences que l’on pourra interroger et modifier en fonction de l’évolution du virus. C’est en ce sens que nous avons donc décidé de lancer les groupes de travail en mai, pouvant réunir différents acteurs et partenaires du secteur culturel, du milieu scientifique, de la justice, afin de faire un état des lieux et d’imaginer ensemble un avenir désirable. Je vais proposer aux différents lieux d’Île de France des temps de rencontres co-construits, dès la fin du mois de mai. Ensemble, nous avons créé un groupe qui s’appelle Tenir parole, d’où naîtra un temps de création et d’actions artistiques baptisé À ciel ouvert : Dès le mois de juin, nous pourrons expérimenter dans différents lieux de la ville mais aussi à l’Espace Cardin et a la Salpêtrière des rencontres artistiques, des concerts, des lectures, des projections sur les façades, des installations d’arts plastiques. Ce sera le temps d’une liberté retrouvée et d’une énergie libérée que nous espérons ensuite développer dans des cours d’écoles, de lycées peut être même dans des parcs au mois de juillet. En août nous lancerons l’Académie autour de la santé et de la culture, qui pourra se tenir à l’Espace Cardin, avec la volonté et le soutien de la Ville de Paris. Ainsi, pour la première fois, ce lieu de culture sera ouvert tout l’été et permettra à de jeunes artistes et de jeunes médecins de se réunir, de travailler ensemble et d’élaborer des projets que j’espère pouvoir prolonger à l’automne. 
Pour ce qui est de la saison prochaine, ce qui correspond à la troisième temporalité, nous envisageons différentes hypothèses dont celles où nous ne pourrions accueillir aucune troupe internationale hors Schengen. Dans le cas, où même les frontières européennes seraient fermées, cela signifierait pour le Festival d’Automne par exemple une programmation – bouclée depuis janvier – amputée de quasiment 60 % des 84 projets de théâtre danse, musique et arts plastiques prévus. Nous devons dans tous les cas être prêts à adapter en permanence nos différentes options. Tout est possible et envisageable, notamment le report de certaines pièces que nous avons dû annuler après l’annonce de la fermeture des théâtres. Tout reste aussi ouvert qu’incertain. Nous nous donnons jusqu’à la mi-juin pour affiner les choses et veiller à ce que personne ne soit lésé. Toutefois, nous savons que le risque est important que certains projets ne soient même pas créés ni joués. Ils seront morts dans l’œuf. 

Étiez-vous en création ?

Emmanuel Demarcy-Mota : Avec la troupe, rejointe par Élodie Bouchez, nous étions en train de jouer Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller, dont les représentations étaient prévues sur 4 semaines et qui se sont arrêtées au bout de 3 jours… comme cela a été le cas pour nombre de compagnies. Et dans le même temps, j’étais en répétition en vue de mes prochains spectacles. J’avais notamment l’envie de revenir à Pirandello. J’avais envisagé de reprendre avec la même troupe, Six personnages en quête d’auteur, que j’ai créé il y a vingt ans. J’avais aussi prévu de mettre en scène, une autre pièce du dramaturge italien. Nous étions en train d’en travailler la traduction. Pour l’instant, j’ai mis tout cela à l’arrêt. Ce n’est plus le spectacle ni le projet qui me semble approprié, ma concentration n’est plus à cet endroit-là. Je pense que je vais faire tout autre chose. 

Étant par les circonstances dans l’administratif, la gestion, est-ce que le plateau ne vous manque pas ?

Emmanuel Demarcy-Mota : il y a deux choses. La première, c’est que n’étant plus au théâtre tous les soirs, je lis énormément. Vers 22h00, j’arrête d’être directeur de lieu pour me consacrer à l’étude de textes de théâtre en particulier. J’ai ainsi pu lire des pièces qui m’intriguaient et que je n’avais pas pris le temps de découvrir avant. C’est notamment le cas avec l’œuvre de Dürrenmatt, ou l’unique pièce de Pessoa, l’Heure du diable. J’ai aussi consacré du temps à l’exploration d’écritures contemporaines, d’auteurs vivants. La seconde réponse, c’est qu’évidemment, la scène me manque, ainsi que la présence des acteurs, leur ressenti, le mouvement de leur corps, l’espace nécessaire de la recherche. Je me suis fixé la mi-juin pour pouvoir retrouver tout cela, mais tout dépendra des prochaines directives. Clairement, j’ai besoin de convoquer le plateau, le temps du plateau. Je sens en moi suffisamment de choses qui sont très chargées depuis sept, huit semaines et qui ont besoin de chercher une forme d’expression, qui n’est pas celle du dialogue, mais bien du jeu. En parallèle, courant du mois de mai, je vais lancer avec les comédiens de la troupe un travail intime et personnel sur les textes du répertoire qui nous touchent et qui font sens dans notre démarche artistique autour de Camus, d’Horváth, de Vitrac et d’Ionesco. Je vois cela comme un projet artistique né du confinement. Nous verrons bien ce que cette pandémie aura changé en nous, ce qu’elle aura modifié, fait évoluer. Mais pour répondre à cette question, j’ai besoin de l’éprouver dans une salle, avec des comédiens afin de ressentir tout cela de manière intuitive et sensible. 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit photos © Jean Louis Fernandez

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