Louis Arene, faiseur d’images fantasmagoriques

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Louis Arène © Vladimir Vatsev

Boucles blondes, visage tanné par le soleil avignonnais, l’ancien pensionnaire de la Comédie-Française vole enfin de ses propres ailes. Loin des ors de la salle Richelieu, ce passionné d’univers étranges et irréels met en scène un conte noir et fantastique imaginé par Marius von Mayenburg, une sorte d’Alice au pays des merveilles inversé. Rencontre avec un artiste lumineux.

Qu’il soit en train de tracter sous un soleil de plomb ou qu’il parcoure, juché sur son vélo, les rues étroites de la cité papale, Louis Arene se démène comme un beau diable pour défendre la pièce qu’il met en scène et produit avec sa compagnie Munstrum théâtre à la manufacture – patinoire. Repéré à 17 ans par Emmanuel Demarcy-Motta, l’ex-pensionnaire de la Comédie Française a fait ses gammes au Conservatoire national d’art dramatique de Paris. C’est d’ailleurs dans ce prestigieux établissement qu’il fait la rencontre de Lionel Lingesler, son comparse de toujours avec qui il crée sa compagnie en 2012.

Pourquoi avoir décidé de fonder votre propre compagnie ?

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M (François Praud) succombera-t-il à la violence des habitants (Lionel Lingelser) de ce monde parallèle distordu © Bekir Aysan

Louis Arene : A la sortie du conservatoire, il était important de créer une structure qui nous ressemble, dans laquelle on allait pouvoir s’exprimer librement et monter nos propres projets. Avec Lionel, nous avons construit notre compagnie autour d’un groupe d’acteurs – François Praud, Sophie Botte, Olivia Dalric et Alexandre Éthève – que nous avions rencontrés au cours de différents projets. Nous avions tous l’envie de questionner cet objet essentiel et fondateur, le masque. Il touche aux représentations intimes que nous nous faisons des mythes ancestraux et a à voir avec l’origine du théâtre où il était un vecteur essentiel de l’émotion. En affirmant l’artifice, le masque touche à la vérité. Notre travail tend à inventer un nouveau masque, moderne, émancipé de l’imagerie poussiéreuse que véhicule la comedia dell arte. Il s’agit d’ailleurs plus de « doubles peaux » que de masques ; une matière très fine qui modifie les visages des acteurs.

D’où vient le nom Munstrum Théâtre ?

Louis Arene : La compagnie est basée à Mulhouse, ville de naissance de Lionel. Quand nous avons décidé de monter notre propre structure, il a demandé à sa grand-mère comment on disait « monstre » en alsacien, puisque c’était l’un des maîtres-mots associés à notre projet. Il me semble que nous avons légèrement transformé, interprété le mot et c’est ainsi qu’est né le Munstrum théâtre, lieu de création où les « figures » étranges que nous inventons nous relient à notre humanité profonde et nous troublent par leur cruauté, leur fragilité, leur naïveté.

Depuis sa création en 2012, combien de spectacles avez-vous montés avec cette compagnie ?

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M (François Praud) rencontre au détour d’une rue déserte une femme fort sympathique (Sophie Botte) © Bekir Aysan

Louis Arene : Le chien, la nuit et le couteau est notre second spectacle et de loin le plus abouti. Il est notre carte de visite, ce que nous souhaitons développer à l’avenir. Notre première création, L’ascension de Jipé, était collective. Nous étions à la mise en scène avec Lionel, et nous avons écrit le texte en collaboration avec les comédiens. C’était une sorte de fable d’anticipation sur fond de drame écologique. Le synopsis était assez simple : dans un monde apocalyptique où le soleil est masqué par un étrange et épais nuage, une un groupe d’humains tente de survivre. Ce qui était intéressant sur ce projet, c’était de pouvoir métaphoriquement parler des angoisses qui assaillent aujourd’hui notre monde.

Depuis quand la mise en scène vous intéresse-t-elle ?

Louis Arene : C’est venu petit à petit. Si, en tant que comédien, je me laisse diriger sans problème, j’aime beaucoup avoir le contrôle de l’image que je renvoie. Je suis très sensible à la lumière, aux costumes, au rendu de telle ou telle proposition scénique. Quand j’étais au Français, je m’intéressais aux costumes, au maquillage, aux perruques. Je passais beaucoup de temps avec les créateurs et les petites mains qui fabriquaient tout cela. C’était fascinant de se promener au dernier étage et de découvrir l’œuvre minutieuse des tailleurs et des perruquiers. Il y a peu d’endroits où l’on travaille encore ainsi. Par ailleurs, je crois que j’ai le goût du spectacle, que j’aime raconter des histoires, faire découvrir de nouveaux mondes. Je dessine beaucoup, ce qui me permet de visualiser que ce j’imagine, ce que je souhaite exprimer, montrer.

Pourquoi avoir adapté le chien, la nuit et le couteau de Mayenburg ?

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A la manufacture Patinoire, Louis Arène et Lionel Lingelser, nous plonge dans un univers fantasmagorique en adaptant la pièce de Marius Mayenburg, Le chien, la nuit et le couteau © Bekir Aysan

Louis Arene : A la suite du premier spectacle qui a permis de poser les bases de notre univers théâtral, de notre esthétique à venir, on avait envie de mettre cela au service d’un texte en accord avec notre pensée. On s’est tous mis au travail, à lire, à chercher une pièce qui nous permettrait de mettre en œuvre tout cela. C’est Lionel qui nous a parlé de Mayenburg et de son goût pour le fantastique noir. A la lecture, ça a été une évidence. Très rapidement, j’ai commencé à avoir des images, des impressions. J’ai été touché par la fantasmagorie sombre qui s’en dégageait, par le mélange des genres entre humour grinçant et personnages féroces. C’est une pièce de monstres qui questionne sur l’autre, sur l’identité, sur ce qu’un visage peut cacher. Clairement, le travail sur le masque, que j’affectionne, prenait tout son sens. J’ai eu très vite la vision de ce que je souhaitais faire, de comment je voulais transformer les figures, pour avoir cette impression d’unicité, de pensée unique. Par ailleurs, le dispositif bifrontal s’est lui aussi imposé promptement. M, le personnage principal, s’enfonce dans la nuit, sur une route sans échappatoire. Il suit un chemin tout tracé, une sorte de parcours initiatique sans issue. Du coup, j’ai voulu l’enfermer sur une scène tout en longueur, prise en étau par le public, souligner cette idée d’emprisonnement et d’oppression dans un monde cauchemardesque où la seule possibilité de fuir est de puiser au plus profond de soi afin de retrouver son humanité. De plus, il me semblait important de plonger les spectateurs au plus près des comédiens. Les masques mettant à distance, il fallait trouver un moyen de les inclure par la scénographie.
Ce qui nous intéressait aussi dans cette pièce, au-delà de l’ambiance fantastique, c’était l’envie de défendre ce texte puissant et actuel. Au fond, Mayenburg parle ici d’un jeune homme d’aujourd’hui qui se confronte à la violence et à l’absurdité du monde. Mais, au lieu d’abandonner, de baisser les bras, comme beaucoup le feraient, il décide de ne pas abandonner, de toujours aller de l’avant. M peut paraître naïf, d’une candeur maladive, mais c’est en cela que réside sa force. Il va puiser au plus profond de lui-même pour découvrir le libre-arbitre et éviter de sombrer. D’ailleurs, la plupart du temps, les choses se passent mal pour lui quand il ne fait pas de choix. Il se répète en permanence ce mantra, « ne fait rien, il n’arrivera rien ». Et justement, c’est quand il décide de prendre son destin en main, de rompre le cercle de violence dans lequel il est enferré, qu’enfin, tout change. C’est le trajet d’un jeune homme qui découvre la révolte.

Quel a été votre processus créatif ?

Louis Arene : Dans un premier temps, nous avons décortiqué le texte. Il était important de trouver le ton juste, de ne pas tomber dans quelque chose d’incompréhensible, de trop étrange. Il fallait que l’on se mette tous d’accord sur le l’histoire que l’on voulait conter. Une fois cette première étape franchie, nous sommes directement passés au travail sur plateau. Tout d’abord, sans les masques, pour mieux appréhender les situations, les enjeux de chaque personnage, puis avec des collants. Cela permet d’unifier l’ensemble, d’oublier les visages et de faire en sorte que le travail sur le corps prenne le pas. Ensuite avec la technique, on teste les différentes ambiances que l’on souhaite faire ressortir, que ce soit le suspens, la peur ou l’humour noir. Ainsi, pour la musique, Jean Thevenin assiste aux répétitions et propose différents sons. Cela nous aide à avancer. Pour le reste, on n’a rien inventé, tout est déjà dans l’écriture de Mayenburg. Il s’amuse dans son texte des fausses morts, il joue avec les effets théâtraux. Il était donc logique d’imaginer une sorte d’atmosphère rappelant les séries B avec du faux sang, des images mêlant astucieusement trash et burlesque. Il était important de ne pas tomber dans l’abus d’effets visuels. Il me semble crucial de garder l’onirisme de la pièce, de donner quelques pistes de réflexion, quelques signes au public pour stimuler son propre imaginaire. Le chien, la nuit et le couteau est une sorte d’Alice aux pays des merveilles. Notre Héros, M, pénètre dans un monde étrange dont il ne connaît pas les codes : à chacun d’en inventer les règles, les limites.

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