Liliom de Ferenc Molnàr… ou la vie sublimée d’un vaurien

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Liliom, mise en scène de Jean Bellorini, pose ses manèges aux Ateliers Berthier-Odéon

Aux portes de la banlieue, au sein des ateliers Berthier, Jean Bellorini nous invite à une fête foraine triste et poétique. Portée par une belle distribution et une scénographie époustouflante, la banale vie du vaurien Liliom se teinte d’envolées lyriques, presque oniriques. L’étrange et délicat texte de Ferenc Molnàr, éclairé d’une lecture nouvelle, entre magnifiquement dans la lumière. Les mots percutent et résonnent dans nos âmes, les images éblouissent et s’impriment pour longtemps au fond de nos rétines, le spectacle est unique, saisissant et bouleversant. Sans répit, subjugué et terrassé, on finit ensorcelé et captivé !..

L’argument : Liliom travaille comme bonimenteur de foire. C’est un fainéant, un homme à la dérive, mais qui jouit d’un grand succès auprès des femmes. Elles ne savent rien lui refuser. C’est ainsi qu’il rencontre Julie, une petite bonne aux yeux naïfs. C’est le grand amour. Un jour, il apprend qu’elle attend un enfant, leur enfant. Mais il accepte de participer à un casse avec son ami criminel, Ficsúr. Sa patronne, Mme Muskat, refuse de lui venir en aide financièrement. Le casse tourne mal, Ficsúr s’enfuit mais Liliom se suicide pour échapper à la police.

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Liliom (Julien Bouanich) et Julie (Clara Mayer) ©Pierre Dolzani

La critique : La scène des Ateliers Berthier n’est plus. Totalement transformée, elle abrite un manège, l’une des attractions les plus courues de la fête foraine qui égaye un quartier triste de la banlieue de Budapest. Les jeunes ouvrières, les jeunes bonnes, en manque de sensations fortes et d’amour, s’y précipitent avec le secret espoir d’être repérées par le magnétique Liliom (le convaincant et touchant Julien Bouanich). Jeune homme un peu perdu, incapable de se fixer, belle et grande gueule, il vit d’expédients. Bonimenteur, joueur invétéré, habile aux tours de magie, il séduit, vole, et jette sans regret ces filles peu farouches et finalement consentantes.

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Marie et Julie aux prises avec Mme Muscat ©Pierre Dolzani

Amant de sa patronne, la gouailleuse et élégante madame Muscat (l’excellente Delphine Cottu), un soir, il plaque tout. La raison : une jeune bonne Julie (Clara Mayer), ni plus belle, ni plus séduisante qu’une autre. Elle déboule dans la banale vie de celui que tous qualifient de vaurien, la chamboule, la bouleverse. Ces deux-là s’aiment, mais ne savent pas se le dire. Incapable de montrer le moindre sentiment, Liliom se fait dur, violent. Il fuit le cocon délabré, prêté par une vieille et fantasque tante photographe (divin Jacques Hadjaje), qui leur sert de nid. Face à lui, face à cette brutalité, cette cruauté, la jeune et naïve Julie subit. L’aime-t-elle ? Certainement, mais elle semble impuissante à l’exprimer, à le montrer. Alors que la passion n’éclot jamais, des échanges froids, impersonnels et impassibles de nos deux tourtereaux, un romantisme sombre, obscur,  se lève et déferle sur la scène des Ateliers Berthier, balayant les réserves des spectateurs avec une puissance folle… C’est saisissant.

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Liliom et son comparse prépare un mauvais coup ©Pierre Dolzani

Malgré des saillies et des pantomimes forts plaisantes, cette sombre comédie dépeint une vie ordinaire, presque insignifiante, de ces exclus de la société, vivant au seuil de la pauvreté. L’air y est à peine respirable. Pris à la gorge, le public suffoque, bouleversé par le destin de Liliom. Omniprésent, le visage très pâle, la voix blanche, il émane de lui une force, un charisme étrange. Une à une, nos réticences tombent, on est séduit, envoûté par ce vaurien sublime, à la fatale destinée. Son incapacité à la rédemption le transforme en véritable héros tragique.

Dès les premiers échanges, les premières scènes, l’issue ne fait aucun doute. La magie du texte de Ferenc Molnàr, parfaitement soulignée par l’élégante mise en scène et l’épatante scénographie de Jean Bellorini, donne à cette histoire un éclat tout particulier, une beauté crépusculaire.

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Marie et son amoureux © Pierre Dolzani

Derrière la banalité du quotidien de ces paumés de la vie, la pièce du dramaturge hongrois révèle une profondeur, une grâce et une puissance étonnante qui l’ancre à jamais dans nos mémoires. L’écrin de la fête foraine, néons colorés, ampoules multiples et éclairages divers, contraste avec l’atmosphère pesante, étouffante qui entoure nos protagonistes. La féérie du décor hypnotise, le jeu des comédiens étourdit. Les douces et mélancoliques mélopées joués par un duo de musiciens (piano et harpe) emportent et étourdissent les âmes. Si l’amour ne sauve pas Liliom, les spectateurs, grisés par tant de beauté, lui offrent sa rédemption dans un tonnerre d’applaudissement… Vibrant !..

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Liliom et Julie liés par un étrange amour ©Pierre Dolzani

Liliom de Ferenc Molnár
Les ateliers Berthier –Odéon
1 Rue André Suares, 75017 Paris
Jusqu’au 28 juin 2015
Du mardi au dimanche à 20 heures

mise en scène Jean Bellorini
avec Julien Bouanich, Amandine Calsat, Julien Cigana, Delphine Cottu, Jacques Hadjaje, Clara Mayer, Teddy Melis, Marc Plas, Lidwine de Royer Dupré, Hugo Sablic, Sébastien Trouvé et Damien Vigouroux.

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