Les maux et les bleus de l’amour conjugal

Au théâtre de Belleville, Lena Paugam s’empare avec délicatesse et puissance d’Hedda, du texte coup de poing de Sigrid Carré-Lecoindre. Plongeant dans l’intimité d’un couple, elle met en lumière, grâce à son interprétation poignante, la dure réalité des violences conjugales. 

Cela démarre comme une histoire ordinaire. Hedda, jeune femme réservée, timide et mal dans sa peau, force sa nature pour se rendre à une soirée. Ces fameuses fêtes où l’on espère toujours tomber sur l’homme de sa vie et d’où l’on repart au mieux avec un amant d’un soir. Hedda est du genre à se fondre dans la masse, à disparaître dans le décor. Mais lui, le plus beau garçon aux yeux des invitées, l’a remarquée. Et ils vont s’aimer, se marier, avoir un enfant.

C’est un beau roman

C’est une belle romance que la narratrice nous conte, sans fioriture, insistant à peine sur l’étonnement de la jeune femme qui n’en revient pas d’avoir le droit de vivre une si belle histoire. Elle, qui a, si souvent du mal à dire les choses, à laisser sortir les mots de sa bouche, travaille dans l’édition. Lui est avocat et a la parole aisée. 

Le premier coup 

Un jour tout vrille. Que s’est-il passé ? comment le premier coup est tombé ? Après l’effroi, ils vont tenter de réparer, de retrouver le fil du quotidien, de leur amour. Tout repart presque comme avant. Mais le deuxième coup vient, puis le suivant et encore un autre. Elle ne part pas. Elle reste, espère. Pourtant, il ne cesse de l’humilier, de la tabasser. Rien n’y fait. La violence s’installe. Comment est-ce possible ? 

L’incapacité de fuir

Lena Paugam commande ce texte à Sigrid Carré-Lecoindre après avoir découvert qu’en 2017, le Parlement russe vote une loi pour dépénaliser les violences domestiques. Les deux jeunes femmes se sont nourries de l’histoire véridique et funeste de l’américaine Hedda Nussbaum pour mieux s’en éloigner. Il y avait urgence. En France, les cas explosent et toujours, la même question, comment faire pour endiguer cette brutalité, pour s’en extirper. Avec justesse, l’autrice s’empare de « la question du mutisme et de la solitude des femmes qui vivent dans la terreur de leur compagnon et qui ne savent pas comment ni à qui en parler.

Du beau langage pour d’atroces maux 

L’écriture poétique, d’une minutie presque chirurgicale, de Sigrid Carré-Lecoindre est extraordinaire pour dire l’indicible descente aux enfers de ce couple. Elle expose les faits, sans aucun pathos. Elle met la victime face à son bourreau, face à elle-même, à sa fille. Le ton choisi est multiple, il y a la narration sans emphase d’une personne non définie, qui pourrait être romancière, journaliste, policière, une proche, une voisine, ou même la fille du couple. Et puis vient la parole d’Hedda qui interagit, par petites touches au cœur du récit, avant de l’envahir et de le clore. La métamorphose de la mort, représentée par l’eau glacée qui apaise son corps meurtri est d’une belle et féroce puissance. 

Un uppercut nécessaire

Entre distanciation de la narratrice et l’incarnation d’Hedda, Lena Paugam fait résonner les mots de l’autrice avec une précision remarquable. Toutes les fragilités de son personnage s’inscrivent dans son corps gracile de danseuse. Sa voix douce et posée permet de mieux faire entendre l’indescriptible terreur que vit cette jeune femme, cette victime sacrificielle. Sa mise en scène s’appuyant sur une scénographie étonnante, pièce vide s’ouvrant sur une salle de bains, est irréprochable. On sort du spectacle, secoué, bouleversé.

Marie-Céline Nivière


Hedda de Sigrid Carré Lecoindre
Théâtre de Belleville
16 Passage Piver
75011 PARIS 
jusqu’au 29 mars 2020
Du mardi au samedi à 19h et le dimanche à 15h
Durée 1h25

Tournée
Le 2 avril 2020 à L’Agora, Scène Nationale de l’Essonne (Evry)
les 7 et 9 avril 2020 au Liberté, Scène Nationale de Toulon

Mise en scène et interprétation de Lena Paugam
Dramaturgie de Sigrid Carré Lecoindre, Lucas Lelièvre, Lena Paugam
Création sonore de Lucas Lelièvre
Chorégraphie de Bastien Lefèvre
Scénographie de Juliette Azémar
Création Lumières de Jennifer Montesantos

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