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Les Damnés, un voyage glaçant au bout de l’enfer

C’est un vent glacial qui tourbillonne dans la cour du Palais des Papes. Chaque bourrasque gèle nos corps jusqu’aux os. Au-delà des éléments qui se déchaînent en ce soir de juillet, un drame insidieux, cruel et glaçant, qui va entraîner la chute inéluctable, vertigineuse, mortifère d’une riche famille d’industriels, les Essenberck, se joue sur scène, et va laisser l’empreinte de la barbarie, de la sauvagerie dans nos âmes. De son regard d’acier, froid, Ivo van Hove s’attache avec une méticulosité toute clinique à disséquer les mécanismes machiavéliques qui régissent cette entreprise de destruction, d’éradication. Portés par une troupe virtuose, ces Damnés marquent le retour triomphal du Français en Avignon. Un moment rare et intense de beauté, et d’une violence à couper le souffle.

Tout est « à vue », des coulisses aux loges des comédiens, en passant par la scène et la sortie des artistes, le plateau imaginé par le metteur en scène flamand montre tout, sans artifice, en ne cachant rien de la tragédie dont nous allons être les témoins privilégiés. Alors que les gradins installés dans la cour d’honneur du Palais des Papes, se remplissent, les comédiens de la Comédie Française se préparent sous nos yeux ébahis. Ils se maquillent, s’habillent. Sans s’en rendre compte, on a déjà basculé dans l’histoire de la famille Essenbeck. Alors que tous se pomponnent pour fêter l’anniversaire du patriarche (épatant Didier Sandre), dans l’ombre, une mécanique infernale et machiavélique est en marche. Rien ne pourra l’enrayer.

les_damnes_ivo_von_Hove_Avignon_©Christophe_raynaud_de_lage_@loeildoliv

On est en février 1933, au cœur de la Ruhr. Le nazisme gagne du terrain. Pour l’instant, le vieux baron Joachim refuse de céder aux sirènes de plus en plus pressantes d’autres membres de sa famille. Convives et parents s’amusent et trinquent, quand l’annonce de l’incendie du Reichstag vient perturber les festivités. Les visages deviennent graves, rien ne pourra plus arrêter la vague brune lancée par Hitler. Finis les faux-semblants, chacun va devoir assumer ses convictions politiques, quitte à en payer le prix. Insidieusement, l’immonde bête va infester le trop luxueux nid des Essenbeck et allumer un feu qui consumera tous ses membres. L’envie, la convoitise et la jalousie vont en alimenter les braises. Dans ce jeu de dupes féroce et cruel, personne ne sera épargné. La mort rode, sournoise et perfide. Les cercueils, côté cour, attendent patiemment de se refermer sur leurs proies. L’horrible calvaire de cette famille décadente qui s’enfonce dans une sombre aliénation s’achèvera dans le sang du dernier vivant, quand il ne restera que ruines, et que le calice de la terrible et froide entreprise de destruction aura été bu jusqu’à la lie.

Là où Visconti masquait l’indicible par des circonvolutions baroques, Ivo van Hove préfère l’épure et l’esthétisme dépouillé, quitte à choquer l’auditoire, glacer nos sangs, brûler nos âmes. S’appropriant le synopsis du film, le metteur en scène flamand, avec une précision toute chirurgicale, autopsie la machiavélique mécanique qui va contaminer en quelques jours tous les membres d’une même famille. Mettant nos nerfs sous tension dès les premières secondes, sans que jamais elle ne se relâche, il nous entraîne au cœur de la féroce tourmente, de la mortifère chute des Essenbeck et de l’inéluctable montée du nazisme. Il dévoile les sordides secrets, les obscurs et insensés stratagèmes qui régissent les liens de cette famille de riches industriels. Il dépèce avec froideur et minutie toutes les ficelles de cette sombre farce où le nazisme triomphant, l’appât du gain, font fi des résistances, des dernières réticences et des sentiments familiaux. A nos corps défendant, il nous plonge dans les méandres poisseux et sulfureux d’âmes monstrueuses et démoniaques qui ont toutes pactisé avec le diable. Afin que nous ne perdions aucune once de ces ignobles et barbares agissements, Ivo von Hove s’affranchit des codes et des barrières, et mêlent avec virtuosité théâtre et cinéma. Grâce à des caméras embarquées, il scrute les visages, les expressions, les attitudes. Qu’elles soient en direct ou en différées, les images qui s’impriment sur l’écran géant dominant la scène, font partie intégrante de cette fresque mortifère et en soulignent toute la noirceur.

Les-Damnes_Ivo_von_hove_troupe_Avignon_Comedie_Francaise_©Christophe_Raynaud_de_Lage_@loeildoliv

Sur un sol orange vif, couleur de feu, couleur de l’enfer, dans une atmosphère apocalyptique où les sons stridents, métalliques, grondent, résonnent et envahissent l’espace, la troupe du Français, malmenée, maltraitée par Ivo van Hove, donne viscéralement le meilleur d’elle-même, jusqu’à l’épuisement. Adeline d’Hermy est une émouvante Elisabeth. Elle nous fend l’âme et le cœur quand, en mère désespérée et naïve, elle demande grâce pour ses enfants. Loïc Corbery, épuisé, les joues creusées, est un Herbert déchirant. Didier Sandre est un Joachim racé. Denis Podalydès, un Konstantin bestial et peu versé dans l’art de la manipulation. Clément Hervieu-Léger, un Günther introverti et sensible, particulièrement touchant. Eric Génovèse est impressionnant en âme noire. Le visage impassible, il se délecte avec un malin plaisir à attiser les haines familiales. Elsa Lepoivre est époustouflante. Sublime, royale, elle est cette mère castratrice, incestueuse, prête à tous les sacrifices, à toutes les atrocités pour conquérir le pouvoir afin de le donner à son amant, falot et piètre calculateur, interprété par Guillaume Gallienne. Enfin, Christophe Montenez, étoile montante du Français, est fascinant. Il se glisse avec aisance dans la peau du trouble Martin. Tour à tour, flamboyant ou pathétique, il est ce fils pervers et dégénéré, ce dernier rejeton d’une famille décadente.

Criants de vérité, ancrés dans l’actualité, Les damnés d’Ivo van Hove nous traumatisent, nous bouleversent et nous émeuvent. Il est impossible de rester indifférent face à la cruelle violence, à la froide barbarie ainsi exposées. Jusqu’à la dernière seconde, le metteur en scène flamand nous plonge jusqu’au mal à l’aise dans l’atrocité d’un monde à la dérive, où le repli identitaire fait force de loi, les nationalismes explosent et la monstrueuse bête brune gagne jour après jour du terrain. Nous poussant dans nos derniers retranchements, nous forçant à réfléchir, il signe un spectacle grandiose, intense et féroce, d’une rare beauté. Une captivante leçon de théâtre, saluée par des applaudissements fournis et largement mérités.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Avignon


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Les Damnés d’Ivo von Hove, une mortifère et magistrale leçon de théâtre © Christophe Raynaud de Lage

Les Damnés adapté du scénario du film réalisé par Luciano Visconti
Festival IN d’Avignon
Cour d’honneur du Palais des Papes
84000 Avignon
jusqu’au 16 juillet 2016 à 22H
durée 2h10

Comédie Française – salle Richelieu
place Colette
75001 Paris
reprise du 20 mars au 2 juin 2019
durée : 2h10 sans entracte

Mise en scène d’Ivo van Hove
Scénographie et lumière de Jan Versweyseld
Costumes d’An d’Huys
Vidéo de Tal Yarden
Musique et concept sonore d’Eric Sleichim
Dramaturgie de Bart van den Eynde
Avec la Troupe de la Comédie-Française : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu-Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre, Christophe Montenez
Et Basile Alaïmalaïs, Sébastien Baulain, Thomas Gendronneau, Ghislain Grellier, Oscar Lesage, Stephen Tordo, Tom WozniczkaAvec Bl!ndman
[Sax] : Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel, Raf Minten

Crédit photos © Christophe Raynaud de Lage

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