Couv_ORPHEE_Lucernaire_Photo 5 Libre de droits _©James Alexander Coote_@loeildoliv

Le théâtre de Cocteau à l’épreuve du temps

S’inspirant du mythe d’Orphée et d’Eurydice, fasciné par la mort, la descente aux enfers, Jean Cocteau signe une tragicomédie poétique, résolument burlesque, qui souligne l’impossibilité d’aimer. Avec humour, onirisme et un brin de mélancolie, César Duménil s’en empare sans toutefois totalement lui donner un nouveau souffle. Une jolie farce surréaliste au parfum suranné.

Dans un décor noir et blanc, rappelant les dessins de Jean Cocteau, que l’on doit au duo Léo Ciornei et Édouard Duminil, père du metteur en scène, Orphée (César Duminil) aime la belle Eurydice (Joséphine Thoby). Tout semble parfait, idyllique. Pourtant une ombre plane sur cette passion dévorante. En manque d’inspiration, le jeune et tourmenté versificateur est obnubilé par les dires d’un cheval. Persuadé que ce dernier est l’envoyé des cieux pour le mener aux firmaments des artistes, il l’installe au milieu du salon via un immense écran plat.

ORPHEE_Lucernaire_ Photo 3 Libre de droits _© James Alexander Coot@loeildoliv

Jalouse, un brin mégère, Eurydice se moque de l’animal, des soi-disant vers qu’il débite à coup de sabot. Rien n’y fait, Orphée est insensible aux récriminations de sa femme. S’absentant pour faire valoir ses droits à un concours de poésie, il court à sa perte. La mort (William Lottiaux) rode et conte bien récupérer l’âme du jeune homme. Empoisonnant d’abord Eurydice, l’emportant vers les enfers, elle accepte par l’entremise de l’ange Heurtebise (Jérémie Chanas) de lui rendre son amour à la seule condition qu’il ne la regarde plus jamais. A ce jeu de dupe, l’amour est forcément perdant.

Revisitant ce mythe antique, Jean Cocteau esquisse une fable à son image, lyrique, décalée, nostalgique des temps anciens. Obnubilé par le passage de vie à trépas, attiré par le voyage parmi les morts, rêvant du Styx, de Charon, il trace à coup d’images surréalistes, de textes incongrus, un chemin vers une faucheuse qui a tous les attraits d’une divine et ensorcelante princesse. Derrière l’onirisme de cette « tragédie en un acte et un intervalle », comme il l’intitule lui-même, se cache une vision très mélancolique de la passion, comme si le vrai amour ne pouvait qu’être un mirage, une illusion.

ORPHEE_Lucernaire_Photo 6 Libre de droits_©James Alexander Coote_@loeildoliv

Avec fantaisie, César Duminil adapte ce long poème, lui donne un corps fantomatique, évanescent, qui a bien du mal à s’imposer sur scène. Il n’a rien à se reprocher véritablement. Il dirige avec finesse ses comédiens, tous vibrants, habités par leur personnage. Sa mise en espace, son parti pris lyrique, burlesque, s’accorde à merveille avec les mots de Cocteau. Pourtant, la sauce ne prend pas totalement et laisse un goût d’inachevé, de désuet, certes loin d’être désagréable, mais qui ne satisfait tout à fait.

Ancré dans une époque spécifique, dans un mouvement de pensée, l’œuvre théâtrale de Cocteau, bien que magique, touchante, extravagante, semble garder un soupçon de fumé légèrement compassé. Ne boudons pas pour autant le plaisir de se laisser porter par des songes d’un autre temps, une réminiscence onirique d’un ailleurs toujours fantasmé.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


ORPHEE_Lucernaire_Affiche_@loeildoliv

Orphée de Jean Cocteau
Théâtre du Lucernaire –Théâtre noir
53, rue Notre-Dame-des-Champs
75006 Paris
Jusqu’au 24 mars 2019
Du mardi au samedi à 18h30 et le dimanche à 15h

mise en scène de César Duminil assisté de Clark Ranaivo
avec César Duminil, Joséphine Thoby, Jérémie Chanas, Ugo Pacitto, Yacine Benyacoub et William Lottiaux
scénographie de César Duminil
costumes de Blanche Abel
décor d’Edouard Duminil et Léo Ciornei
Lumières : Pierre Saint-Léger
production : la compagnie du premier homme
Coréalisation : Théâtre lucernaire, lieu partenaire de la saison égalité 3 initiée par HF Île-de-France

Crédit photos ©James Alexander Coote

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