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L’aveuglement fanatique d’une mère

Avec un détachement feint, presque une absence, Emmanuelle Hiron porte magistralement les mots de Marine Bachelot Nguyen, ceux d’une mère catholique en perdition, enfermée dans ses dogmes religieux et dans sa petite vie étriquée de bourgeoise de province, qui ne voit pas que sa radicalisation pousse son fils homosexuel à commettre l’irréparable. 

Une faible lumière éclaire, au centre de la scène, une sorte de clavecin en bois brut. Une silhouette se glisse non loin. C’est celle de Catherine. Tenue stricte, Chemisier bleu layette, cintré, chaussures plates, cette pharmacienne d’une quarantaine d’années se tient droite, hiératique. Visage affable, chignon sage, elle a tout pour être heureuse, un mari gentil, un commerce qui prospère, deux fils, Anthony l’ainé et Cyril le benjamin, qu’elle aime avec tendresse. 

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Catholique par tradition plus que par conviction, elle va à la messe en famille tout les dimanches. Ça se fait quand on est notable dans les petites villes de province. C’est important de se montrer, pour les clients, pour l’image. La vie glisse tranquille. Certes, son second accouchement a été plus difficile, il a fallu lui faire une césarienne, mais rien de bien grave. Cyril est moins expansif que son frère ainé, plus solitaire, pas de quoi s’inquiéter. C’est son enfant, elle le chérit. 

Tout bascule par un beau dimanche d’automne. Suivant les prédications du prêtre de sa paroisse, elle se retrouve à manifester contre la représentions au théâtre de Rennes de la pièce de Romeo CastellucciSur le concept du visage du fils de Dieu, considérée, comme blasphématoire par certains catholiques ultra, dont font partie les gens de Civitas. Grisée par la foule, par cette communion d’âmes transcendantales, par la présence de beaucoup de notables, elle s’enflamme, s’embrase et devient un pilier de cette France réfractaire, fanatique. Elle est de toutes les manifs contre le mariage pour tous, contre la procréation médicale assistée (PMA), une vraie passionaria de ce relent nauséabond de « cul bénit ». 

Mais voilà, elle ne voit pas que son benjamin, lui échappe, qu’il se referme sur lui-même. Il y a bien des indices, une sensibilité et une curiosité plus exacerbées, une amitié particulière, singulière avec Thomas, un de ses camarades. Aveugle, elle refuse de prendre conscience d’une réalité qui la dérange, qui ne va pas dans le beau tableau qu’elle s’est mentalement construite. Son fils est homo. Sa ferveur, son incapacité à gérer de front son instinct de mère face à ses convictions de plus en plus radicales, vont le conduire à la pire des extrémités. Le drame est là en filigrane, il ne demande qu’à éclater. 

Face aux déferlements de haine qu’a engendrée le mouvement bien mal nommé la « manif pour tous », et notamment à Rennes, David Gauchard propose, à l’auteure Marine Bachelot Nguyen, d’aller à la rencontre des adolescents du Refuge, association qui recueille les jeunes rejetés par leur famille en raison de leur orientation sexuelle, afin d’essayer de comprendre comme d’aimante, attentionnée, une mère peut céder aux sirènes du fanatisme quitte à pousser la chair de sa chair dans ses derniers retranchements et commettre l’irrémédiable. 

LE-FILS_rond point_©GiovanniCittadiniCesi_061_@loeildoliv

De cette matière riche, la jeune dramaturge tire un texte puissant, bouleversant, qui malgré certaines facilités, saisit d’effroi le spectateur, attrape sa conscience. Mêlant habilement confessions intimes et récits impersonnels, elle nous plonge au plus près des errances de cette mère qui perd pied entre croyances et élans de son cœur. Si parfois l’incongruité quelque peu outrancière de certaines de ses réactions prête à sourire, le récit prend aux tripes et montre à quel point l’endoctrinement religieux est un danger, un poison d’une rare violence, d’une barbarie innommable. 

Avec justesse, finesse, s’appuyant sur la sobre et ingénieuse mise en scène de David Gauchard, Emmanuelle Hiron insuffle crescendo une profondeur poignante à cette partition en dentelle. Si elle paraît absente au début, ne semblant pas croire les mots qu’elle débite machinalement, elle donne imperceptiblement corps à cette mère en désarroi. Elle ne l’excuse pas, mais montre ses failles, ses fêlures avec une délicatesse troublante.

Construit sur le ton d’une conversation avec le public, Un fils a le mérite de ne pas juger, mais de tenter d’appréhender les mécanismes qui poussent à la radicalisation, à la négation de l’autre, au rejet d’une mère pour son enfant tant aimé, oubliant sans vergogne les sacro-saints principes de la religion catholique.  une belle gageure !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


AFF_lefils_1000_1000_rond point_© Stéphane Trapier_@loeildoliv

Le fils de Marine Bachelot Nguyen
Théâtre du Rond-Point – salle Jean Tardieu
2bis, avenue Franklin D. Roosevelt
75008 Paris 
Jusqu’au 14 avril.
Du mardi au samedi à 18 h 30 & le dimanche à 18 h 30. 
Durée 1 h 10. 


Idée originale, mise en scène et scénographie : David Gauchard
Avec : Emmanuelle Hiron
Collaboration artistique : Nicolas Petisoff
Lumière : Christophe Rouffy
Régie lumière : Alice Gill-Kahn
Son : Denis Malard
Musique : Olivier Mellano
Enregistrement clavecin : Bertrand Cuiller
Voix : Benjamin Grenat-Labonne
Diffusion : La Magnanerie

Crédit photos © Giovanni Cittadini Cesi / Crédit illustration © Stéphane Trapier

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