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L’appel douloureux au père

En un flot continu, salvateur, les mots coulent, se libèrent de la chape de silence imposée par la toute puissance du père. Ils emplissent l’espace de cet amour entre fierté et inimité jusqu’à le purifier de toute sa substance noire, vénéneuse. S’appropriant avec fièvre le texte, mi confessions intimes, mi brûlot politique d’Edouard Louis, Stanislas Nordey lui donne certes chair mais peine à insuffler à l’ensemble une dimension homérique, poétique, nécessaire pour émouvoir tout à fait et dépasser la simple anecdote revendicatrice de l’épilogue. 

Troisième roman d’Edouard Louis, Qui a tué mon père est né d’une proposition lancée en février 2016  en fin de repas par Stanislas Nordey à l’occasion de la venue de l’auteur au Théâtre national de Strasbourg (TNS) pour une lecture de son précédent livre, Histoire de la violence. Ancien ouvreur à l’Odéon – théâtre de l’Europe, passionné de cette discipline artistique qu’il considère comme l’un des piliers de sa vie, lui ayant permis de s’émanciper de son milieu, le jeune homme de 26 ans se jette dans l’aventure dans le plus grand secret. Un an s’écoule avant que le comédien et metteur en scène ne reçoive un manuscrit. 

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Dés la première lecture, les mots dévorés, le coup de foudre est immédiat. Pour Stanislas Nordey, l’envie de monter ce texte passant de l’intime à l’universel se fait pressante, viscérale. Mais qui pour endosser la parole de l’auteur ? Pour Edouard Louis, seul le directeur du TNS peut s’acquitter de cette tâche, s’approprier ce brûlot politique, cet aveu de faiblesse d’un fils incapable de parler à son père. Se sentant trop vieux pour le rôle, l’homme de théâtre hésite, mais l’excitation est trop grande. Les maux de l’écrivain lui parlent, le touchent, le bouleversent. Il se prend au jeu et apprend ce long monologue. 

Investi, habité, il scande les mots, les propulse dans l’espace avec une fougue, une énergie, qui captivent et saisissent. On boit littéralement ses paroles. C’est sa grande force. De sa voix pausée, fiévreuse, il donne vie au récit, lui offre corps, couleur, puissance et emporte le spectateur au plus près du personnage, de ses émotions, de son ressenti. Ainsi, les tensions, les aigreurs, les douleurs de ce fils qui tente de dire à son père son amour, malgré les incompréhensions, les non dits, sont tangibles. Elles sont matérialisées dans les intonations tour à tour déclamatoires ou chuchotés, la gestuelle corsetée, saccadée du comédien. 

Fasciné par le jeu précis, sans concession de Stanislas Nordey, la scénographie sobre, ingénieuse d’Emmanuel Clolus – le père est présent-absent par la magie de cinq mannequins identiques placés çà et là sur le plateau dans des postures différentes – , on en oublierait le texte d’Edouard Louis, ses forces, ses faiblesses. Les confessions de cet enfant du siècle confronté à la violence d’une société en repli qui rejette son homosexualité et refuse d’entendre la voix des précaires, touchent, attrapent et obligent à ouvrir nos consciences, à ne plus être ni sourds ni aveugles aux barbaries du quotidien subies par les personnes LGBTQI+, par ceux broyés par un système qui ne supporte pas les faibles.

Malheureusement proférée, vociférée en avant-scène, la diatribe rageuse d’Edouard Louis, qui sert d’épilogue et qui cloue au pilori nos gouvernants et leurs désastreuses politiques sociales, séduit par sa facilité argumentaire, mais lasse vite. Toutefois, il faut saluer l’engagement de l’auteur en lutte féroce contre le systèmes de castes, les différences de traitement entre les puissants et les dominés.

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Juste, désarmant, dans le portrait qu’il fait du père d’Edouard Louis, cet homme fin, danseur émérite, qui pour s’affirmer dans son milieu prolétaire a dû faire fi de toute délicatesse pour n’affirmer que sa virilité crasse, Stanislas Nordey perd son aura troublante, presque onirique, en raison d’une péroraison excessive où résonne déjà le discours excédé, peu nuancé, mais compréhensible des mouvements sociaux divers et pluriels qui s’enchaînent depuis des mois. Dommage !

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Qui a tué mon père d’Édouard Louis
la Colline – Théâtre national
Rue Malte-Brun
75020 Paris
Jusqu’au 3 avril 2019 au Grand Théâtre
du mercredi au samedi à 20h30, le mardi à 19h30 et le dimanche à 15h30
durée estimée 1h50


Jeu et mise en scène de Stanislas Nordey assisté de Stéphanie Cosserat
collaboratrice artistique Claire ingrid Cottanceau
scénographie d’Emmanuel Clolus
lumières de Stéphanie Daniel
composition musicale  d’Olivier Mellano
création sonore de Grégoire Leymarie
clarinettes de Jon Handelsman
sculptures d’Anne Leray & Marie-Cécile Kolly
décors et costumes de l’Ateliers du Théâtre National de Strasbourg
perruque de MTL PERRUQUE
régie générale de Thomas Cottereau

Crédit photos © Jean Louis Fernandez

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