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La très délicate ménagerie de verre de Charlotte Rondelez

Les non-dits, les quiproquos, la violence des mots qui se voudraient doux, mais qui blessent et réveillent les fêlures, donnent à cette pièce hautement autobiographique de Tennessee Williams son âpreté nostalgique, son indolente rugosité. En donnant vie et chair à ce portrait ciselé d’une famille en perdition, par le prisme du jeu habité d’un quatuor bouleversant de comédiens, Charlotte Rondelez signe un spectacle plein de grâce qui révèle la fragilité poignante des êtres humains.

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Le père a disparu, il y a longtemps. il s’est enfui. La crise financière de 1929 a laissé l’Amérique exsangue. Seul le fils travaille à l’usine de chaussures du coin pour subvenir au besoin des siens. Cette existence l’ennuie. Il rêve d’ailleurs. Il ne supporte plus la possessivité excessive de sa mère, qui pleure sa jeunesse, son côté abusif, brutal, sa façon de vouloir tout régler en fonction de ses envies. Il n’en peut plus de voir sa sœur, tant aimé, s’enfermer un peu plus chaque jour dans l’univers imaginaire de ses petits animaux de verre, sa ménagerie.

Avec un réalisme poétique, une lucidité mélancolique, Tenessee Williams dépeint le monde de sa jeunesse, une vie triste, impécunieuse. Il libère ses démons, couche sur le papier ses fêlures, dans cette pièce autobiographique qui l’a révélé au grand public. Il dissèque avec minutie les petites manies de ses proches ainsi que les siennes. Il n’essaie pas d’enjoliver ses souvenirs, de les embellir. Il se montre tel qu’il se voit, un looser, un perdant, un veule.

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Là ou certains forceraient le trait, tireraient ce portrait de famille dysfonctionnelle vers le pathos, le mélo, Charlotte Rondelez préfère une approche naturaliste, psychologique. Elle souligne la tendresse malhabile des liens, l’incapacité à donner à l’autre ce qu’il faut de confiance, d’amour, d’encouragement. Avec prévenance et fébrilité, grâce à une mise en scène tout en subtilité, doigté, elle révèle la nature profonde des personnages si bien ciselés par Tennessee Williams et touche les spectateurs en plein cœur.

Jouant sur les fragilités des comédiens, leur jeu tout en nuance, Charlotte Rondelez signe un spectacle rare à la beauté singulière, légèrement surannée, et offre à chacun de ses interprètes un écrin précieux, élégant pour exercer son art. Ainsi, Charles Templon est touchant en fils rêvant de fuir l’étouffant cocon familial. Félix Beaupérin, révélation de ce spectacle, est éblouissant, troublant en faux soupirant gauche. Cristiana Reali est rayonnante, épatante en mère castratrice figée dans son passé glorieux. Enfin, Ophélia Kolb irradie la scène et campe avec justesse la sœur boiteuse, lunaire et mal dans sa peau.

Au-delà du temps, des vicissitudes du monde, Charlotte Rondelez propose une relecture en clair obscur de l’une des premières œuvres de Tennessee Williams, en dévoile la férocité du verbe, la beauté de la langue. Alors sans tarder courrez vous immerger dans l’atmosphère délétère, désenchantée et vibrante du dramaturge américain et laissez vous porter par ses mots. Emotions garanties !

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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La ménagerie de verre de Tennessee Williams
Théâtre du Poche Montparnasse
75, boulevard du Montparnasse
75006 Paris
A partir du 4 septembre 2018
Du mardi au samedi 21h & le dimanche 17h30
Durée 1h50

Mise en scène Charlotte Rondelez asistée de Pauline Devinat
Avec Cristiana Reali, Amanda Ophélia Kolb, CharlesTemplon & Félix Beaupérin
Décors de Jean-Michel Adam
Costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
Lumières deFrançois Loiseau
Magie de Romain Lalire
Création musicale de Vadim Sher

Crédit photos © Pascal Gely

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