Johanna Boyé, une enfant surdouée du paradis

Silhouette frêle, visage lumineux, Johanna Boyé fait partie de la nouvelle garde des metteurs en scène du théâtre et tout particulièrement du privé. Prolifique et surdouée, la jeune femme transforme tout ce qu’elle touche en succès populaire. D’Avignon à Paris, elle s’empare avec délicatesse et intelligence de la vie de femmes ayant marqué l’histoire du féminisme. Une artiste à suivre…

D’où vous vient cette passion pour le théâtre ?

Johanna Boyé : De mon père. Quand j’étais petite, il m’emmenait souvent avec lui découvrir tous types de spectacles, de pièces, de concerts. J’ai ainsi eu la chance à neuf ans de voir la création de Dans la solitude des champs de coton de Koltès, avec Pascal Gregory et Patrice Chéreau. A l’époque, j’étais encore jeune pour tout comprendre, tout saisir. Mais quelle claque. Plus tard, adolescente, il m’a inscrite à un cours de théâtre. A ses yeux, j’étais beaucoup trop timide. Il pensait qu’en trouvant un moyen de m’exprimer différemment, cela me serait bénéfique. J’ai adoré et n’ai plus jamais arrêté d’en faire.

Quel est votre parcours ?

Johanna Boyé : Après ces débuts en amateur, j’ai suivi, en parallèle de la préparation à mon diplôme de fin d’études en clavecin, le cours Véronique Nordey, rue des Vinaigriers. J’ai ensuite intégré l’école de Raymond Acquaviva : les Ateliers du Sudden. Dès lors, j’ai commencé à mettre en scène mon premier spectacle dans lequel je jouais : Le café des jours heureux. C’était une adaptation d’un texte que j’avais écrit. Rapidement, les projets se sont enchaînés. Dans la foulée, j’ai monté ma propre compagnie de théâtre que j’ai baptisé Les Sans Chapiteau fixe. Je n’ai toutefois pas abandonné mes expériences en tant que comédienne. En 2013, j’ai décidé de franchir le pas et de passer le concours des jeunes metteurs en scènes du Théâtre 13J’ai été lauréate du Prix du Public et du Premier Prix. Cela a été un véritable coup de projecteur sur mon travail. Cela m’a permis de rencontrer les producteurs, les directeurs de théâtres avec lesquels je travaille aujourd’hui. Ensuite, j’ai continué à monter mes spectacles et j’ai commencé à répondre à des commandes.

Quand avez-vous su que vous préfériez la mise en scène au jeu ?

Johanna Boyé : C’est l’année de mes 30 ans. J’ai senti que je ne me réalisais plus suffisamment en tant qu’interprète. Les idées fusaient dans ma tête. Je n’arrivais pas à rester en place, j’avais toujours envie de proposer de nouvelles choses au metteur en scène. Il fallait que je m’accomplisse et que j’exprime mes idées, mon point de vue. J’avais ce besoin viscéral de questionner un texte à l’endroit du public. Logiquement, la place de metteur en scène m’est apparue comme cette autre possibilité d’expression qui me titillait depuis un moment. C’était une évolution nécessaire dans mon processus créatif.  La stimulation intellectuelle, la coordination d’équipes, l’articulation de tout un projet, la réflexion avec différents collaborateurs et la direction d’acteurs, c’était toute cette dimension là que j’avais envie d’embrasser.

Avec Elodie Menant vous êtes partie à l’assaut d’une grande figure des années 40, Arletty.  Qu’est qui vous a donné envie d’esquisser son portrait ?
Arletty_1_roi rené_ © Olivier Brajon_@loeildoliv

Johanna Boyé : C’est Elodie (Menant) qui est venue me proposer ce projet. Le texte qu’elle a co-écrit avec Eric Bu, m’a immédiatement convaincue, donnée envie de traverser le XXe siècle à travers cette légende du cinéma.  La fascination qu’Arletty a exercée sur son époque, sa complexité, son ambivalence, sa modernité m’ont fortement interpellée et donnée envie de creuser ce personnage. Par ailleurs, J’avais aussi l’envie de travailler avec Elodie.

Pourquoi avoir choisi la comédie musicale comme médium ?

Johanna Boyé : Pour être plus exact, il s’agit plus de théâtre musical. J’avais envie de construire la vie d’Arletty comme une revue, entremêlée de numéros de cabarets, rythmée par des intermèdes musicaux ou dansés. Le texte est construit dans ce sens afin de coller à la personnalité d’Arletty, qui s’est fait connaître grâce au music-hall. Elle a commencé sa carrière en chantant avant de la poursuivre au théâtre puis au cinéma. Logiquement, la mise en scène et la construction musicale de la pièce suit ce même cheminement.

Loin d’une hagiographie, bien que le ton soit plutôt léger, vous abordez aussi les zones d’ombre de la vie d’Arletty. Est-ce que c’était important ?

Johanna Boyé : C’était fondamental. C’est d’ailleurs ce qui m’intéressait dans la pièce. La France brandit toujours ses héros de la résistance lorsqu’on évoque la Seconde Guerre Mondiale, je trouvais pertinent de parler des autres, ceux qui étaient de l’autre côté. Arletty à cette époque était en plein « buzz » professionnel, toutes les portes s’ouvraient pour elle, elle était « protégée »… Il était donc facile de mettre un voile sur un certain nombre de choses, de se distancier en ne « faisant pas de politique », comme elle le disait. Ce qui m’interpelle le plus finalement chez elle, c’est la période d’après-guerre. En effet, c’est une véritable cassure dans son existence car elle devient rapidement aveugle, et passe les 30 dernières années de sa vie dans la solitude. Je suis tentée de croire que nous sommes toujours rattrapés par nos actes, de quelques manières que ce soit.

Cet été, vous avez mis en scène Les filles aux mains jaunes, une pièce très féministe, tout comme Arletty d’ailleurs. Est-ce que c’est important pour vous que les sujets que vous traitez, mettez en scène aient une dimension sociale ?

Johanna Boyé : Ce qui m’importe le plus c’est que le spectacle pose question au spectateur, qu’il l’interpelle dans sa réflexion et sa vision du monde. J’espère qu’en sortant de la pièce l’émotion qu’il a pu ressentir l’amène à se demander : comment il aurait agi, lui ? Ce qu’il aurait fait ? Les filles aux mains jaunes est un spectacle qu’il m’était, fondamental de monter tant il résonne dans notre actualité. La lutte de ces femmes pour la reconnaissance de leur droit salarial et de leur humanité en 1917, parle aux femmes d’aujourd’hui.  Car nous sommes encore moins reconnues et moins visibles que les hommes. Donc je n’ai pas forcément besoin d’une dimension sociale dans les pièces que je monte, mais j’ai plutôt besoin d’une dimension humaniste.

Est-ce que la pièce va être jouée à Paris ?

Johanna Boyé : La pièce va refaire le festival d’Avignon cet été, puis elle va être jouée à Paris à partir d’octobre 2020 au Théâtre Rive Gauche.

Quels sont vos autres projets ?

J’ai travaillé sur le dernier seule en scène de la géniale Virginie Hocq, qui sera présentée à Paris la saison prochaine. Je vais mettre en scène Le visiteur d’Éric-Emmanuel Schmitt pour le festival d’Avignon 2020 qui sera au Théâtre Actuel. Et je prépare, pour la saison prochaine, l’adaptation du magnifique roman de Karine Tuil, L’invention de nos vies, que j’ai adapté avec Leslie Menahem. Par ailleurs, avec Elodie Menant, nous préparons Je ne cours pas je vole, fable sur le monde du sport.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Est-ce que j’ai une gueule d’Arletty ? De Eric Bu et Elodie Menant
Reprise parisienne
Théâtre du Petit-Montparnasse
31 rue de la Gaité 
75014 Paris
Jusqu’au 01 mars 2020

Mise en scène de Johanna Boyé assistée de Lucia Passaniti
Avec Elodie Menant, Céline Esperin, Marc Pistolesi, Cédric Revollon
Décor d’Olivier Prost
Lumières de Cyril Manetta
Chorégraphie de Johan Nus
Costumes de Marion Rebmann assistée de Marion Vanessche
Création perruque et moustache de Julie Poulain

Crédit portrait © Nathalie Mazeas / Crédit photos © Olivier Barjon et © Fabienne Rappeneau

Print Friendly, PDF & Email

1 Comment

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*