Jeux de massacre en milieu scolaire

Adaptant à la scène le troisième roman d’Yves Ravey, Sandrine Lanno plonge avec délice dans les méandres du raisonnement par l’absurde d’une administration rigide et croque avec humour noir une humanité à la dérive. La pièce vaut tout particulièrement pour le duo Philippe Duclos-Grégoire Œstermann, tout simplement excellents.

Un long couloir traverse la scène de part en part, divise l’espace, d’un côté la classe de l’autre l’administration. Deux portes symbolisent l’entrée d’un lieu à l’autre, d’un passage à l’autre. Pas traînants, cheveux grisonnants, visage sans expression, Conrad Bligh (détonnant Grégoire Œstermann) fait son entrée. La mine sévère, il salue ses élèves du Cours classique du collège Trinité. L’école est réputée pour ses règles, son sérieux, la probité de ses enseignants. Mais, un incident s’est produit, les fondations de l’établissement chancèlent. Que faire sermonner et laisser couler ou réagir virulemment quitte à transformer un non-événement en tragédie ? 

La bataille fait rage entre un censeur par trop procédurier (épatant Philippe Laclos), qui fait passer l’ordre avant la pédagogie, et un professeur spécialisé en acquisition du savoir aux illusions perdues, à la motivation de plus en plus chancelante. Le raisonnement de l’un venant contrecarrer la bonhomie de l’autre. Au fil des mots, le conseil de discipline se transforme en procès, en chasse aux sorcières. Ce ne sont plus les élèves qui se sont de leur professeur d’anglais quelque peu hurluberlu qui sont jugés mais bien l’enseignement lui-même. 

Avec finesse, drôlerie et un sens féroce de la rhétorique, Yves Ravey s’amuse à transformer les faits, à les entrevoir différents. Suivant le fil tortueux d’une logique absurde, implacable, il nous entraîne sur des pentes surréalistes. Tout se brouille, tout se tient. Suivant cette veine singulière, noire, Sandrine Lanno et son complice Joël Jouanneau, l’adapte à la scène et signe une pièce délicieusement cynique où nos perceptions de justice, de morale sont soumises à rude épreuve. 

Le public concentré – il le faut, le texte est particulièrement dense – prend un malin plaisir à retrouver le juge Roban d’EngrenagesPhilippe Duclos – chantre de la probité, dans un rôle de procureur retors, prêt à tout pour imposer sa loi, même à utiliser sa faconde pour transformer la vérité, la plier à son raisonnement tordu. Silhouette dégingandée, le comédien s’en donne à cœur joie et embobine merveilleusement l’auditoire. Face à lui, Grégoire Œsterman ne démérite pas, bien au contraire. Regard désabusé, il donne à son personnage une nonchalance délicieuse. Ayant perdu toute foi en son métier, en l’administration sourde à son mal-être, il s’enfonce dans une dépression qui frôle la désinvolture. Un morceau de bravoure jubilatoire !

Olivier Fregaville-Gratian d’Amore 


Le Cours classique d’Yves Ravey
Théâtre du Rond-Point – Salle Jean Tardieu
2bis, av Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
Jusqu’au 29 septembre 2019 
Du mardi au Samedi à 21h00 et le dimanche à 15h00
Durée 1h40

Adaptation de Joël Jouanneau et Sandrine Lanno
Mise en scène de Sandrine Lanno
AvecPhilippe Duclos & Grégoire Œstermann
Collaboration artistique Isabelle Mateu
Scénographie de Camille Rosa
Lumière de Dominique Bruguière
Costumes de Nathalie Pallandre
Musique et sonde Fanny Martin

Crédit photos © Giovanni Cittadini Cesi / Crédit illustration © Stéphane Trapier

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