Jackie Curtis, Candy Darling et Moâ

Chapitre 5 de l’autobiographie d’ Holly Woodlawn.

« J’ai croisé Ingrid Superstar, aujourd’hui… elle était avec Andy. » Candy m’avait annoncé ça de cette voix voilée qu’elle affectait toujours, en faisant rouler ses yeux de poupée inspirée. « Andy veut me prendre dans son prochain film. Et s’il y a bien quelqu’un qui peut faire une star de n’importe qui, c’est lui. » Elle mâchonnait doucement son chewing-gum, la bouche fermée, le regard voluptueusement perdu vers l’autre coin de la pièce, sûre de son destin.
Candy Darling, ou la quintessence de la Blonde Hollywoodienne, prête à tout pour la gloire… Avide de reconnaissance, affamée de glamour, avec la voracité d’une starlette en devenir, bref : un ego insatiable. De l’avis général, c’était une « putain de bêcheuse », ce pourquoi ni Libra ni moi ne rêvions de la rencontrer. D’ailleurs, Libra était aussi joyeuse et spontanée que Candy discrètement distante. Réunir ces deux-là dans une même pièce revenait à mixer au shaker vodka martini et jus de pruneau.

J’avais appris par Libra l’unique règle d’or des « girls » (ou garçons efféminés) pour survivre dans la rue : toujours rester cool à l’égard des « boys », des gigolos, si vous préférez. Parce qu’ils vous protégeaient, vous payaient des clopes, des sodas, des bonbons. Et quand ils étaient de mauvais poil, c’est à dire la plupart du temps, ils pouvaient vous planter, vous buter ou vous humilier au point que la mort vous paraissait douce, en comparaison.
Un soir qu’on glandait, Libra et moi dans l’arrière-salle d’un glacier entre la 8eme rue et la sixième Avenue, on a vu arriver Candy – qui contemplait le néon tremblotant du carrefour, au loin, en suçant scrupuleusement son cornet de glace. Une vraie diva, méprisant le flot humain qui se déversaient à ses pieds.
 « Hey ? Z’avez pas une tige ? »
Le lascar qui venait de parler fondit sur Miss Darling, qui lui répondit par sa plus belle imitation de Kim Novak :
 « J’ai bien peur que non ».

Et son regard traversait littéralement le pauvre type, vers de plus éblouissants panoramas.
 « Tu me plais, toi, fait-il en s’approchant davantage. C’est quoi ton petit nom ?
– Quelle importance, mon nom ! elle lui répond en lapant son cornet.
– Tu t’prends pour le nombril du monde, ou quoi ? lâche méchamment le type en reculant d’un pas.
– Je ne me prends pas. Je suis le nombril du monde. Allez allez, circulez, vous me cachez le soleil.
 »

Elle renifla le menton en l’air, manière de le congédier. Mais le gosse ne l’entendait pas de cette oreille et, d’un geste rapide, il lui écrase son cornet de glace en plein visage. Le choc chez Miss Darling ! Tombée de son piédestal, la demi-déesse. Moi-même, je n’en revenais pas de la voir loucher sur son nez dégoulinant de crème glacée. Me prenant malgré tout de compassion pour cette garce, je volai à son secours.
 « Ce n’était pas très gentil, ça » gazouillai-je en m’abritant dans l’ombre de Libra (je n’avais pas envie de m’en prendre une).

Candy délogea le cône de son nez et, tout en le nettoyant le mieux possible, se mit à bredouiller ce chuchotement à la Kim Novak : « Enfin, c’est insensé… Comment osez-vous… ?
– Il ose s’il veut, mon chou, intervint Libra. Faut rester cool avec les boys. »
Ce que Candy était incapable de faire, avec les boys comme avec quiconque. Son lien de parenté avec Kim Novak (une cousine, d’après elle) justifiait, je suppose, qu’elle batte froid le reste du monde. Tout le contraire de Libra, qui était l’incarnation sur terre de Mère Nature, toujours prête à prendre sous son aile plus petit que soi, et lui donner gentiment la becquée. Ce soir-là qui marqua notre rencontre à toutes les trois en fut l’exemple parfait.
Candy, de son vrai nom James Junior, vivait avec sa mère à Long Island. Ils habitaient un charmant préfabriqué entouré d’arbres et de fleurs, dans un quartier très calme. Un endroit délicieux que je pris l’habitude d’aller visiter, jusqu’au matin le plus souvent, après toute une nuit à papoter chiffons, garçons et films avec Candy.

Ses parents avaient divorcé, son père parti je-ne-sais-où, et autant que je  sache, l’unique influence masculine qu’elle ait jamais eue se réduisait à un frère aîné, parti lui aussi depuis longtemps pour fonder une famille.
Dans la maison il y avait trois chambres, même si la chambre d’amis s’était transformée en bibliothèque de mode à force d’y empiler les magazines -des Vogue, des Harper’s Bazaar en pagaille (mes préférés). On y passait des nuits entières à comparer les mannequins célèbres – comme Jean Shrimton, Verushka ou Twiggy, nos idoles.
La mère de Candy était la crème des femmes, belle, douce, une dame adorable. Un grand portrait d’elle trônait sur la cheminée : une image frappante, digne des affiches de cinéma. Comme ça, on ne mettait pas longtemps à voir de qui Candy avait hérité sa beauté.
Je passais là-bas tous mes week-ends, et sa mère nous préparait toujours d’incroyables breakfasts maison, des œufs, du bacon, des pancakes… Je me serais crue à Porto Rico !

Bien des années plus tard, j’appris que derrière cette pimpante façade, se cachait un côté bien plus noir, tordu et désillusionné. La mère de Candy était une obsessionnelle de cinéma qui idolâtrait Joan Crawford et lui écrivait des lettres à tours de bras. Tout chez Crawford la fascinait et d’après mes informations, c’est en poussant son fils à imiter sa star préférée, à se maquiller, à s’habiller comme les déesses qu’elle vénérait, qu’elle décida pour lui de sa carrière de travesti.
Évidemment, le jeune James partageait l’obsession de sa mère pour Hollywood, en particulier les films des 40’s. Il en connaissait certaines scènes par cœur qu’il reproduisait à la mimique et au geste près. Piégé par la pellicule, il était convaincu de pouvoir rivaliser avec le glamour des Crawford, Garbo, Harlow de l’âge d’or – emporté par ses fantasmes, perdu dans son mélodrame intime, il se créa un premier avatar, Hope Dahl, qui devint Candy Dahl puis enfin Candy Cane. Il faudra attendre sa rencontre avec Taffy Tits Terrifik (une grosse tante que Miss Jackie Curtis connut également sous le nom de Taffy Tits Sarcastic) et leurs virées à West Village, où Taffy passait son temps à le rappeler à l’ordre (« Allez, ramène-toi, Candy, darling ! ») pour que le « Darling » soit définitivement adopté.

Candy ne désirait qu’une chose : que son rêve devienne réalité ; il se tournait souvent vers moi en disant : « Holly chérie, et si nous faisions semblant d’être des stars ? Ce soir, c’est notre Première. Je serai Hedy Lamar et tu feras Zazu Pitts, sa meilleure copine. »
J’aurais pu le gifler ! J’étais toujours la moins glamour des deux ! Oh mais je n’en étais pas moins éblouissante, je vous prie de le croire. J’aurais pu être Hedy Lamarr, pour une fois, nom de dieu ! Mais non ! Il fallait que la star ce soit lui. Qu’il retienne l’attention, adoré de tous et toutes, jusque dans ses rêves. A dire vrai, Libra et moi ne comprenions pas vraiment Candy. Dans son monde  parallèle, il pensait vraiment être Hedy Lamarr, du moins un jour sur deux. Ce que je n’avais pas bien saisi à l’époque, me bornant à penser qu’il était juste un peu fêlé. Et il était complètement cinglé, faut être honnête. Mais après tout qui ne l’est pas ?

Vous avez remarqué, je dis « il ». C’est qu’à l’époque Candy ne vivait pas encore comme une femme. On aurait simplement dit un très joli garçon, aux  lunettes de soleil dissimulant le maquillage, le visage dépassant à peine du col de son trench-coat. Je suppose qu’il essayait de ressembler en même temps à Humphrey Bogart ET Ingrid Bergman, allez savoir. J’appelle cette période de sa vie « sa phase Audrey Hepburn ». Il s’habillait comme un garçon, avait un nom de garçon mais tout le monde, y compris sa mère, l’appelait déjà Candy.
Lui et moi nous avions au moins un intérêt commun : le glamour et les belles robes. A part ça, pas grand-chose, mais plus on s’est fréquentés, plus j’ai compris qu’il y avait autre chose chez lui qu’un extérieur glacial méprisant les gens. Ce n’était pas un mauvais bougre, au fond.

Il nous appelait, moi et Libra, de chez sa mère, et nous assommait de ses histoires de vieux films. N’en étant pas très fondues nous-mêmes, on le laissait délirer jusqu’à plus soif, avant d’arriver à prendre rendez-vous au Village pour le week-end d’après.
Ces excursions à Greenwich Village se ressemblaient toutes. Candy prenait le train de Long Island, Libra et moi le métro à Brooklyn jusqu’au point de ralliement, coffee shop ou carrefour ; et là on marchait pendant des heures, Candy intarissable à jacasser sur Lana Turner, moi qui l’écoutais  attentivement, et Libra qui montait la garde, au cas où. Car le Village était un sacré coupe-gorge, à l’époque. Un des quartiers les moins sûrs de la ville, mais où on pouvait au moins être nous-même sans trop se faire emmerder.
Une nuit vers deux heures du matin – Candy avait repris son train depuis un bail – pendant qu’on faisait les cent pas autour du block avec Libra comme d’habitude, une bonne vieille Buick passa lentement devant nous. Même en scrutant les vitres, impossible d’en distinguer l’intérieur et, bientôt, la voiture accéléra. Pour revenir deux minutes plus tard. Cette fois, on aperçut vaguement le conducteur. Mignon. De sombres cheveux bouclés.
 « T’as une touche on dirait, me dit Libra.
– Et pourquoi pas toi ? C’est toi, la blonde ! »

Elle avait raison d’insister, au quatrième passage du type, il était évident que j’étais bien l’heureuse élue !

Au bout d’un moment, la Buick finit par s’arrêter dans le prochain virage. En arrivant à la voiture, j’étais si nerveuse que je n’ai même pas pu dire bonjour. Alors que Libra plus effrontée que jamais plonge la tête la première par la vitre-passager : « Laquelle vous voulez ? » Pas le genre à tourner autour du pot, quoi : quand faut y aller, faut y aller !
Le type me désigne et Libra me lance un « à toi de jouer, bébé ! », avant de poursuivre sa route. Je grimpe nerveusement dans la voiture et mon cœur se met à tambouriner dans ma poitrine, alors que la Buick s’enfonce dans les rues noires. D’inoubliables scènes d’amour me vinrent soudain à l’esprit, telles les pages d’un mauvais roman-photo. Et s’il m’arrachait mes vêtements ? S’il me ravageait de son marteau-piqueur avant de m’abandonner, inerte et pantelante, au caniveau ? Pire : et s’il ne faisait absolument rien de tout ça ?
On parla de tout et de rien pendant un moment au terme duquel, ayant glané plusieurs informations (Jack, 22 ans, reporter dans un gros journal ; émission préférée : Mon Martien Bien Aimé), j’en conclus que je pouvais légitimement l’embrasser. C’est là qu’il me révéla que son hétérosexualité ne l’autorisait guère qu’à embrasser les femmes. Vous imaginez la scène ! Moi m’offrant corps et âme sur sa banquette, les lèvres nouées en un ourlet divin, prête à la passion brutale, et ce con veut juste qu’on le suce ? Non mais le culot de ce type ?

Bien sûr, vous devez vous demander ce qu’un type 100% hétéro comme lui pouvait bien me vouloir en m’embarquant un peu plus tôt. Il faut dire que j’étais très efféminé, si efféminé que bien souvent l’on me prenait pour une femme. Aussi pour un mec dans son genre qui, en ce début d’années 60, souhaitait simplement « se détendre un peu », lever un jeune homme au look de jeune femme semblait la voie la plus sûre pour une petite gâterie sans effort, je veux dire : sans les tracas de la drague, des capotes, et des biftons qu’une pute lui aurait coûté.
Il me demanda si je voulais faire « un truc ». Mon dieu, ces hétéros ! Bien sûr que je voulais faire « un truc ». Du shopping, tiens ! Ou aller voir un film ! Je voulais qu’on me fasse la cour au-dessus d’une pizza quatre fromages, bon dieu de bon dieu ! Pas qu’on me prenne et qu’on me jette comme une vulgaire poule. Ça, c’était un fantasme, tout au plus. Ce n’est pas comme ça qu’on traite Doris Day, bordel ! Aussi comme j’étais timide, et finalement peu désireuse de faire « la chose » avec un inconnu dans une voiture, je préférai lui faire mes adieux, bondir de sa tire et parcourir le block à la recherche de Libra. Une fois trouvée, on reprit la soirée comme deux écolières en pyjamas party, nous extasiant sur la beauté du mec à la Buick. Enfin vint la question fatale :
 « Qu’est-ce qui s’est passé ? », crissa Libra, mouillant déjà sa culotte par avance. « T’as vu son machin ? Vous l’avez fait ? C’était comment ? » Tellement de questions que son esprit frôlait le court-circuit avant explosion totale.
 « On n’a rien fait, dis-je, comme nous descendions Christopher Street.
– Rien du tout ? »
Libra s’arrêta net et sembla se ratatiner complétement.

« Rien, répétai-je – et l’œil de Libra sombra.
– Tu ne l’as même pas tripotée ? »

Libra n’en revenait pas. Quant à moi, j’étais assez décontenancée, je l’admets.
Une semaine plus tard, alors que nous nous baladions autour du block habituel, la Buick réapparut. Même routine au terme de laquelle, en montant dans la voiture, j’étais bien déterminée à le tripoter un peu. Sinon pour mon salut, du moins pour celui de Libra ! Alors je tripotai. Et c’était bien. Si bien que je re-tripotai. Doux Jésus ! Et de fil en aiguille de plus en plus téméraire (la dépravée qui se cachait au fond de moi commençait à faire surface !), je me laissai aller à l’intérieur de sa fermeture-éclair. Le mauvais roman-photo envahissait mon esprit, de plus en plus mauvais d’ailleurs. Mais à chaque fois que j’essayais d’atteindre sa bouche avec la mienne, il se détournait.
 « Je n’embrasse pas les mecs, répétait-il.
J’suis pas un mec, j’suis une déesse ! »

Peut-être qu’en titillant ses souvenirs de Grec Ancien, il verrait Aphrodite en moi et me prendrait d’assaut ? Me prendrait tout court, même. Ces galipettes se répétèrent plusieurs fois, les week-ends suivants, mais jamais nous n’allâmes jusqu’au bout. Je ne pouvais pas, j’avais bien trop peur. Sans compter la possibilité que la police nous attrape… Vous imaginez l’humiliation ? D’autant que la sodomie était encore passible de poursuite. Pas que je sache en quoi ça consistait, remarquez ; pour moi « Sodomie » était au mieux ce genre de prénom qu’on donne à un caniche. Un peu comme Salomé.
Quoiqu’il en soit, un soir que je quittais la Buick pour retrouver Libra, il me demanda incidemment où je vivais. Quand je le lui eus dit, un voile d’incrédulité envahit son visage : il habitait à même pas deux blocks de l’appartement de Libra, où je créchais moi-même ! Alors on alla récupérer Libra au corner suivant, et il nous ramena chez nous. En parlant sur tout le chemin jusqu’à Brooklyn, je le pris en affection. Et comme il n’avait pas l’air d’un pervers, à l’arrivée je lui laissai mon numéro avant de sortir de voiture.
Notre cohabitation se passait à la perfection. A cinq heures, Libra rentrait du travail, Rosie jamais avant sept heures, et pour ma part, je rentrais directement de l’école vers midi. Jack bossait la nuit, si bien que nous passions tous nos après-midis à la maison, à bavarder sans discontinuer. De la religion au temps qu’il fait, nous abordions tous les sujets, alors qu’une seule chose nous occupait l’esprit : le sexe ! J’ignore dans quelles circonstances exactement mais nous finîmes tout de même par enlever nos fringues et tirer un coup rapide, avant qu’il ne reparte, et rebelote l’après-midi suivant. Une pute se serait sentie moins minable dans un vide-grenier.

Un peu plus tard, quand nous eûmes retrouvé nos esprits, Jack se fit plus chaleureux. Il n’était plus si impatient de quitter mon lit et nos ébats devinrent de plus en plus longs, de plus en plus bons. Il commença à me montrer un peu d’affection, à me serrer dans ses bras, à me câliner, bref à me traiter comme une véritable personne, et non plus comme une poupée gonflable avec les jambes en l’air. Et tout à coup, dans le feu de l’action, un jour il m’embrassa. Pile sur les lèvres ! Ce fut seulement à cet instant que je compris ce qu’être comblée signifie. La graine était plantée, les champs labourés, la romance pouvait enfin fleurir !
Une paire de mois passèrent et Jack – qui vivait toujours chez ses parents – émit l’idée qu’on s’installât ensemble. Moi j’étais à fond pour. On commençait à se sentir franchement à l’étroit, dans ce compartiment de train qui nous servait d’habitation, alors je fis mes valises.

Jack trouva un appartement dans le Queens, sur Myrtle Avenue, juste en dessous de l’« El » (pour « Elevator », le métro aérien). Le train en question roulait avec un vacarme de tremblement de terre, ébranlant l’immeuble jusqu’aux fondations, et Dieu sait dans quel coin de pièce nous retrouvions parfois nos meubles ! Dans l’ensemble, il s’agissait d’un wagon de train assez similaire au précédent, dans lequel on entrait par la cuisine. De là, on arrivait à la salle à manger, passait les chambres et arrivait au living room. Un parfait nid d’amour pour jeunes mariés.
Jack m’avait présentée au propriétaire comme sa femme – ce que mon très subtil maquillage et mes cheveux arrivant désormais aux épaules rendirent tout à fait vraisemblable. J’étais fine, très belle et comme la plupart des gens me prenaient pour une fille, nous étions sûrs qu’ils n’y verraient que du feu. De plus, sachant que Jack était hétéro à la base, je m’astreignais à avoir l’air d’une vraie femme, plutôt qu’à un joli garçon. Ah ! Les bêtises qu’on peut faire par amour !
Crinière abondante, fard à paupières, boucle d’oreilles, ç’aurait pu faire faire l’affaire, mais chérie un peu plus d’authenticité, s’il vous plaît ! L’homme qui rendit le tout plus authentique qu’authentique fut un ami de Libra. Un certain Dr Benjamin qui, par le passé, avait plusieurs fois traité, et avec succès, quelques cas de changements de sexe. En quelques mois et quelques doses d’hormones, j’eus l’air sacrément bonne en pull moulant. Les voisins ne se posèrent même pas la question. Le « Howie » dont on m’affublait dans la rue s’octroya une paire de « l » en lieu et place de « w », un « y » pour faire bonne mesure et ta-daah, le tour était joué.

Mon accession à la féminité fut pour le moins graduelle. Mes seins poussèrent doucement et, pour compléter le tout, j’acquis une paire de fausses hanches. Émotionnellement et psychologiquement, cette nouvelle identité me libéra d’un grand poids : il m’était cent fois plus agréable de passer pour une jolie fille que pour un garçon un peu bizarre. Homme, on me harcelait. Femme, on sifflait à mon passage. Terminée, la guerre entre moi et la société. J’étais magnifique et point final ! Et pas seulement d’apparence : je gagnai en confiance et m’ouvris davantage aux autres. Sans ça, j’étais juste un pédé. Un désaxé. Un déchet. Et je me sentais misérable, une monstruosité de la nature. Mais dès que j’eus mis une robe, coiffé mes cheveux, maquillé mes traits, je devins enfin un être humain – pour la première fois de ma vie, peut-être, je pris conscience de ma valeur.
Jack, de plus, était ravi. Il aimait ma poitrine toute neuve et, par-dessus tout, il m’aimait moi. Qui faisais d’ailleurs tout pour lui être agréable. J’étais heureuse en mère au foyer du Queens, un rôle pour lequel je m’inspirais de Mary Tyler Moore dans le Dick Van Dyke Show. Je me levais aux aurores, préparais le breakfast de Jack, flânais dans la maison et papotais avec Betty, de la porte à côté. C’était comme à la télé, comme je supposais du moins que ça se passait, à la télé.

Jack m’adorait en femme mais la seule ombre au tableau de ce mariage-presque-parfait était l’école d’esthéticienne… Où je me rendais encore en « Harold » ! Tous les matins après le petit-déjeuner, j’enfilais une paire de jeans, un chemisier informe, des talons hauts, des lunettes noires avant de prendre le métro pour Times Square – dans les toilettes duquel je me démaquillais en vitesse, chaussais des tennis, bref, fourrais Holly dans un grand sac de gym, et ressortais « en Harold ». Même manège, mais inversé, au retour – d’où j’émergeais en épouse modèle.
Ce pas de deux* dura quelques temps – et inutile de vous dire que je détestais ça. Les toilettes du métro étaient franchement dégueulasses et, outre l’odeur d’urine, attiraient tout ce que Manhattan compte de petites frappes. J’étais paumée. Ma vie ressemblait à ces portes tambour qu’on voit dans les hôtels : parfois Holly rentrait, parfois Harold, mais très souvent on ne savait plus qui allait en sortir ! Il m’arriva même d’aller en classe avec mon rouge-à-lèvres. Et puis, un jour, je passai sans m’arrêter devant les toilettes du métro, pris une grande inspiration et grimpai les escaliers de l’école « en Holly ». Dans cet établissement de Times Square, où tout est fou, dingue et confus de toute façon, je pensais que cela passerait inaperçu. D’autant que j’étudiais la coiffure et le maquillage. Je pensais qu’ils ne s’en formaliseraient pas. Or ils s’en formalisèrent, et joliment : on me convoqua sur-le-champ dans le bureau du directeur où je fus virée sur l’heure.

Touche à ta chatte, mon pote, rien à carrer ! A quoi bon traîner dans cette déchèterie à toxs, de toutes manières ? Jack gagnait bien sa vie, qu’avais-je besoin d’aller étudier les arts de la Beauté ? Beau, on l’est ou on ne l’est pas – et je l’étais. Affaire classée. Ce fardeau de moins en tête, je devins femme au foyer à plein temps, ce qui consiste à mettre de la couleur sur ses ongles, ses yeux, et les murs de son appartement.
Libra venait souvent me voir. Sa bonté naturelle, son sens des responsabilités plaisaient à Jack, qui lui faisait pleinement confiance. Au contraire de Candy, qu’il n’aimait pas mais qui venait quand même. Notre ancien trio continuait cependant d’écumer le Village tous les week-ends, et Jack venait souvent me chercher après son travail, aux petites heures du matin, pour me ramener en voiture à la maison.
Ce fut vers cette époque qu’il avoua à ses parents qu’il vivait en concubinage avec une fille. Cette vie dans le péché était assez inédite, en ce début d’années 60, je m’en délectai pour ma part mais beaucoup moins les parents de Jack, qui finirent par m’adorer une fois qu’ils m’eurent rencontrée. C’est que j’étais à tomber, chéri ! Je le suis toujours, d’ailleurs. Laissez-moi vous donner un tuyau : tout est dans le mascara. Regardez-moi dans les yeux, c’est indéniablement mon atout-charme le plus captivant, non ? A vous faire fondre d’un seul coup d’œil les pires cœurs de glace, et ceux des parents de Jack fondirent comme il se doit !
Ces derniers nous invitèrent dès lors très souvent à dîner et nous devînmes de plus en plus proches – pas assez proches, cependant, pour leur avouer le véritable SCANDALE de notre relation. Qui finit néanmoins par éclater, croyez-le ou non, un jour que Jack les entretenait d’à quel point j’étais spéciale… et de fil en aiguille à quel point spéciale j’étais spécial. Ils en tombèrent cul par-dessus tête, mon pote. Mais après quelques sels, tout le monde reprit ses esprits, ils assimilèrent cette nouvelle donnée et n’en parlèrent plus jamais. Incroyable, mais vrai.

J’avais toujours rêvé d’être un vrai mannequin et les moyens de Jack me permettaient d’être tirée à quatre épingles. Chaque fois que j’entrais chez Macy’s, j’en ressortais telle la diva de Myrtle Avenue. Candy m’admirait d’avoir ce courage de vivre en femme et ne crachait pas sur mon sens du style. Souvent, elle passait m’emprunter des fringues et en profitait pour rester tout le week-end. Personnellement, ça ne me dérangeait pas mais Jack s’en agaçait, prétendant qu’elle vivait comme une truie. « Elle ne prend jamais de douche », avait-il remarqué. Et, en effet, Candy avait cette bizarrerie d’attendre que nous soyions endormis pour aller se laver. A l’époque, elle ne supportait pas qu’on la voie nue. Qu’un homme, une femme, un enfant ou même un chien puisse ne serait-ce qu’apercevoir son (ou plutôt ses) intimités, la mettait dans tous ses états. Ça la crispait tellement qu’elle pouvait se réveiller à trois heures du matin, se doucher, et se recoucher !
 Dire que Candy vivait comme une truie me paraît quand même un peu dur. On mangeait avec des couteaux et des fourchettes, s’il vous plait, et ce n’est pas sa faute si, hélas, trois fois hélas, on est plutôt faites pour être servies par des femmes de chambres. Disons plutôt que c’était un petit porcelet, voilà. C’est bien plus mignon et appelons ça un compromis. Car c’est vrai qu’elle ne rangeait rien derrière elle quand elle venait à la maison. Elle salissait la vaisselle, remplissait les cendriers, laissait l’appartement dans un chaos innommable, et moi je passais le week-end à essayer de nettoyer son bordel. Elle n’avait pas l’once d’un scrupule. Il arriva même qu’elle me rende une robe qu’elle m’avait empruntée à moitié en lambeaux, en prétextant qu’on avait failli la violer.

Il faut dire qu’elle n’aimait rien tant que se faire secouer par les mecs et, étrangement, elle semblait y prendre encore plus plaisir quand elle portait mes fringues. Elle adorait souffrir. Pas étonnant que sa chanson préférée soit « Ninety-Six Tears », qu’elle fredonnait souvent au beau milieu de la rue, de cette voix voilée et murmurante qu’elle savait si bien cultiver. « You’ve got to cwy… » (elle essayait d’imiter l’accent cockney, si bien que ses r devenaient des w, et tears quelque chose comme tihizes)… Il fallait la voir avec son foulard de babouchka sur la tête, ses lunettes noires et son rouge à lèvres écarlate, le col boutonné jusqu’en haut, légèrement penchée sur la droite et chantant pour elle-même : « You’ve got to cwy… ». On aurait dit l’enfant caché de Kim Novak et d’Elmer Fudd !
Entre la 7ème Rue et Christopher Street, elle avait le temps de pleurer goutte à goutte chacune de ses quatre-vingt-seize larmes… et cette toquée prétendait être la nouvelle Garbo ! Je la prenais définitivement pour une folle mais nous avions une chose en commun : on était toutes les deux des garçons habillés en femme, et la société ne nous comprenait pas. Je suppose que ses excentricités étaient sa façon à elle de s’en sortir.

Candy était rapidement devenue un travesti assumé et ne quittait plus jamais sa tenue. Elle avait finalement quitté la maison de sa mère (qui ne voyait pourtant pas d’inconvénient à ce que son fils s’habille en femme), et s’était installée avec Jack et moi – du moins jusqu’à ce que Jack fasse une crise et qu’elle doive déménager pour une pension près de Gramercy Park.
Un ami de Candy, Semour, habitait dans West Village, et chez lui, il y avait la télé en couleur. Un soir que nous y étions pour regarder « Color me Barbra », l’émission de Barbra Streisand, je fis la connaissance d’un drôle de personnage du nom de Jackie Curtis. C’était un aspirant acteur/scénariste qui travaillait comme ouvreuse au Winter Garden Theater, où Streisand jouait le premier rôle de Funny Girl. Candy voulut tout de suite tout savoir du théâtre, et comme Jackie partageait également son goût pour le cinéma des années 40, ces deux-là s’entendirent très vite à merveille.
Curtis n’était pas travestie quand nous l’avions rencontrée, et n’avais jamais vraiment désiré être une femme, mais enfin mettre une robe était un moyen d’attirer l’attention d’Andy.  De son vrai nom John Holden, elle avait habité un temps avec sa mère, Slugger Ann, qui tenait un débit de gin du même nom dans l’East Side. Candy finit d’ailleurs par y travailler comme serveuse.
Dans notre trio, Jackie tenait le rôle de la rousse foldingue, du genre qui tapait frénétiquement à la machine en se saturant les veines d’amphétamines. Curtis était d’ailleurs tellement accro aux drogues qu’elle avait décidé de les produire elle-même, à l’aide d’un kit de chimie, dans les sous-sols du Slugger Ann ! Elle passait des heures au-dessus de ses tubes à essai bouillonnants, à essayer de concocter la recette parfaite qui nous enverrait tous en orbite. Autant dire que je lui faisais moyennement confiance, et préférais m’approvisionner auprès de fournisseurs plus sûrs dans les backrooms de chez Max.

Mais Dieu bénisse Curtis ! Elle s’obstinait comme une forcenée, même s’il faut bien reconnaître qu’elle aurait dû se cantonner à fabriquer ses propres cigarettes. Elle adorait fumer, et ne commençait jamais sa journée sans une grosse et épaisse bouffée. Souvent elle s’asseyait devant sa machine à écrire avec une cigarette dans la main, une autre dans la bouche, une encore dans le cendrier à côté, et évidemment un cocktail à portée. Alors elle allumait la télé, baissait le son, et tapait comme une enragée en regardant « I love Lucy ». Je ne peux vous dire combien de ses pièces ont été fabriquées avec en toile de fond les magouilles de Lucy et Ethel ! Curtis regardait et tapait, regardait et tapait encore, doublant en même temps à voix haute les comédiennes à l’écran.
Comme Candy, elle aspirait à la célébrité et au glamour, mais sa conception du glamour était quelque chose que je n’oublierai jamais – et ne reverrai sûrement pas. Jackie traversait la ville en robes d’intérieur miteuses, nylons filés, cheveux en bataille, et la figure peinte comme un cartoon ! Elle était pourtant certaine d’être glamour, empruntant ceci ou cela aux stars des années 40 pour modeler sa propre vision dérangée du « vogue », un style qui était loin de faire l’unanimité dans sa famille. La conversation qui suit entre Curtis et sa mère est rapportée dans son autobiographie inachevée, Une Tempête de Baisers, qu’elle commença à écrire en 1972 alors qu’elle vivait au-dessus de l’Eden Theater.
 « Si tu ne t’habilles pas correctement, Curtis, tu ne passeras jamais à la télé
 – Mais je m’habille correctement ! Les gens essaient de me copier, je te jure qu’ils essaient de me copier !
– Oh, s’il te plaît, Curtis ! Qu’est-ce que tu es en train de faire de ta vie ?
– Écoute, Maman, et toi, qu’est-ce que tu diras quand j’aurais gagné l’Oscar ?
– Rien.
– Rien ? Comment ça, rien ?
– Je ne peux pas être fière de toi dans une robe de soirée, Curtis. Porter ces vêtements sur scène, pourquoi pas… mais tout le temps ? Pourquoi tout le temps ? T’es comme ça ?
– Comme ça, quoi ?
– Comme ça…!
– Tu trouves que j’ai l’air d’un pédé ?
– Curtis, tu es un homme… un homme !
– Maman, comment peux-tu avoir honte de moi ? Tu en connais beaucoup des gens dont les enfants font la une de tous les magazines de New York City ? Hein ?
– Oui… mais enfin regarde toi ! Comment tu veux que je marche dans la rue sans baisser la tête, alors que tout le monde te voie déguisée en fiancée de Frankenstein ! »
C’était vrai. Curtis ressemblait vraiment à la fiancée de Frankenstein, mais elle était convaincue d’être ce que ce monde avait connu de plus beau depuis Max Factor ! Comme Candy, elle vivait pour être célèbre. Je respecte ça, aujourd’hui, mais à l’époque je n’y comprenais rien. Je ne savais pas qu’elles étaient des « artistes ». Candy était la pragmatique et Curtis la fonceuse sans-peur. Curtis était maline, sûre d’elle, et comprenait qu’être une star ne se résumait pas à être glamour. C’était aussi un business.

Malgré nos différences (j’étais de nous trois la moins fascinée par la gloire), nous sommes devenues bonnes amies et on se retrouvait souvent dans les recoins du Village, à traîner, boire du café, lire de la poésie, et nous rêver ésotériques.
Nous avons partagé dans ces cafés les moments les plus émouvants de nos petites existences. L’un d’eux fut lorsque Candy perdit la dernière dent qui lui restait. Poignant ! On était au Ratners, un de ces deli’ juifs ; Candy fourrait des roulés dans son sac à main. Elle mordit dans l’un d’entre eux et CRAC ! Le roulé était dur comme de la pierre et Candy glapit, portant immédiatement sa main à sa bouche.
Jackie s’étrangla :
« Oh my God, Candy, my God no ! »
– Oh my God ! » répéta Candy. »  
Jackie : « Oh my God, oh God my God my God… Oh God ! »
Meugler « Oh my God » était l’un de leurs passe-temps favoris, mais cette fois-ci elles avaient une bonne raison de se lamenter : Candy n’avait littéralement, indiscutablement, plus une seule dent.

Nous allions souvent toutes les trois rendre visite à des amies. L’une d’entre elles, Barbara, tenait un petit dépôt-vente engorgé sur Bleeker Street. Barbara était elle-même une relique des années 50, une gitano-beatnik toujours occupée à fumer de l’herbe, taper de l’acide et rester groovy. Elle était authentiquement ésotérique, vivant à l’arrière de son magasin où elle s’adonnait à l’amour libre avec d’autres âmes éveillées, comme Bob Dylan.
A cette époque, Candy et moi, on se voyait très régulièrement. Un soir au Ratners, Taffy Tits nous présenta un horrible gros garçon aux joues grasses, avec un nez de cochon et des yeux globuleux. Il se trouva être en plus un vrai emmerdeur. Le gosse n’avait que 14 ans et il voulait déjà se lancer comme drag-queen ! Il était vraiment repoussant, sans compter que le concept même de maquillage lui semblait totalement étranger. Lorsqu’on le vit pour la première fois, sa figure ressemblait à un cahier de coloriages pour enfants. On l’attrapa le plus vite possible et on lui expliqua que le rouge à lèvres était exclusivement réservé aux lèvres, et ne devait en aucun cas être utilisé comme mascara ! Ma chérie, nous avons transformé ce bizarre petit désastre pré-pubère en une Lolita glamour qui devint connue sous le nom de Little Chrysis – un hommage affectueux à la légende grecque.
Little Sheba était une autre de ces petites créatures grasses de quatorze ans que nous avons rencontrée dans le Village. Un petit monstre qui terrorisait sans pitié tout le quartier. Il se travestissait, racolait des types dans la rue, et les emmenait dans un hôtel pour les tabasser et les dépouiller. Sheba prenait des pilules, du speed, et dégueulait dans le caniveau. Il n’y avait aucune rédemption possible pour cette âme-là. A peu près un an et demi après, à l’âge de 15 ans, elle fut retrouvée morte dans une chambre d’hôtel. La pauvre enfant s’était fait battre et poignarder à mort. La vie de reine de la rue n’est pas un conte de fées, et cette Little Sheba là ne reviendrait jamais.

Traduction française de Charles Bosson, Sugar Deli et Pierre Maillet

Chapitre 5ème d’ A Low Life In High Heels
The Holly Woodlawn Story

Autobiographie inédite en France de Holly Woodlawn
 (écrite en collaboration avec Jeffrey Copeland)

Avec l’aimable autorisation de Pierre Maillet, Charles Bosson et Sugar Deli – Ce texte a servi de base au spectacle One Night With Holly Woodlawn ? de Pierre MailletHoward Hughes, Billy Jet Pilot, Luca Fiorello et Thomas Nicolle. En tournée la saison prochaine.

Crédit photo spectacle © Bruno Geslin

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Avec l'aimable autorisation de Pierre Maillet, de Charles Bosson et Sugar Deli,

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