Histoire de la violence, deux points de vue en perspective

Écrivain à succès, Édouard Louis séduit les metteurs en scène, les réalisateurs. Après Stanislas Nordey, pour qui il a écrit Qui a tué mon père, ce passionné de théâtre voit au même moment Thomas Ostermeier et Laurent Hatat s’emparer de son second roman, Histoire de la Violence. Un face à face scénique passionnant autant que fascinant. 

C’est l’événement au théâtre des Abbesses – théâtre de la Ville. Les places s’arrachent comme des petits pains, les listes d’attente s’allongent chaque jour un peu plus. Cet hiver à Paris, il faut avoir vu l’adaptation d’Histoire de la Violence, roman autofictionnel de la coqueluche des médias, Edouard Louis, par l’un des plus grands metteurs en scène actuels, Thomas Ostermeier. Mais attention, ce blockbuster pourrait bien cacher un autre projet, celui de Laurent Hatat et d’Emma Gustafsson de la compagnie Anima Motrix. Plus discret, actuellement en tournée, cette autre version scénique, alliant art dramatique et danse, devrait faire les beaux jours de la Manufacture lors du prochain Festival d’Avignon le Off. 

Une mise à distance quasi-clinique

Un crime a été commis. Un corps nu gît au sol. L’homme n’est pas mort, juste blessé dans son orgueil, son intimité, ses convictions. Une équipe de la police scientifique envahit le plateau à la recherche du moindre indice qui pourrait confondre le coupable. Le récit est simple, presque banal. C’est Clara (épatante Alina Stiegler), la sœur de la victime, un clone de Britney Spears, époque Baby one more time, qui raconte l’histoire à son mari. Très vite, d’autres reprennent le fil. Médecins, flics, consciences des uns, double des autres, viennent au micro afin de donner leur point de vue. Tous ces procédés scéniques mettent à distance, évitent que l’on s’attache. Ostermeier en joue. Ce n’est pas tant l’histoire qui l’intéresse. C’est ailleurs qu’il veut mener le spectateur, le saisir, tirer le dernier coup d’estoc. 

Une histoire banale 

Le soir du réveillon de Noël, place de la République, Édouard Louis (Laurenz Laufenberg, hallucinant clone de l’écrivain jusque dans les gestes) fait la rencontre du beau Reda (Renato Schuch, ténébreux en diable). Beau parleur, tchatcheur, regard de braise, le troublant Kabyle a tout pour faire fondre les plus réticents. Si tous les « warnings » sont au rouge, l’auteur blondinet cède aux sirènes du désir et invite l’inconnu chez lui. Les corps s’embrasent. Les sentiments aussi. Le début d’une idylle, les premières confidences. D’un côté, une famille du nord de la France, un peu raciste, un peu homophobe. De l’autre, l’immigration d’un père ayant traversé des périples, des épreuves pour quitter l’Algérie, pour un avenir meilleur en France. Au petit matin, il faut se séparer. Rien de tragique, pourtant un drame se dessine. 

Violence pour violence 

Édouard est sous la douche. Tablette, téléphone, traînent. Trop facile, Reda s’en empare. Mais il n’arrive pas à partir, quelque chose le retient. L’auteur constate le vol, accuse à demi-mot son amant d’une nuit. S’en est trop. Le charmant Kabyle ne supporte pas l’image que cela donne de lui. Il explose agressif, féroce. Il veut tuer l’autre, celui qui le dénonce, le renvoie à son statut de fils d’immigrés, celui qui attise ses désirs impurs, fait de lui un homo. Il perd tout contrôle, le menace, l’étrangle, le viole avant que la raison ou les sentiments fassent retomber la rage, la fureur. Il s’enfuit laissant sa victime estropiée, apeurée. 

Disruption des faits 

Profondément de gauche, antiraciste, assumant son homosexualité, après s’être extirpé de son milieu, Edouard Louis refuse de condamner Reda, l’excuse même. Ses origines ne peuvent être la raison, la cause, un facteur aggravant. Avec ses mots, sa plume directe, concise, réaliste, il dénonce toutes les violences, celles qu’il a subies, celles perçues par les autres, mais surtout celles qu’il fait sans autre forme de procès, sans circonstances atténuantes, l’un bourreau, l’autre victime. 

Un texte âpre politique autant que sociologique

Tout cela peut paraitre, un brin superficiel, manichéen voire simpliste. On n’est pas obligé d’adhérer au propos pour se laisser séduire ou convaincre par l’adaptation scénique de ce roman autofictionnel. Il y a une chose de sûr, Édouard Louis ne laisse pas indifférent. Il se dégage de ce jeune homme dégingandé, de cet auteur, une aura singulière, unique. Elle transparaît très différemment dans les deux adaptations scéniques de son Histoire de la Violence, dont il est partie prenante pour celle actuellement au théâtre de la Ville.

Entre faits et ressentis

De son œil acéré, Thomas Ostermeier ne cherche pas à attirer la sympathie, bien au contraire. Sa mise en scène factuelle, naturaliste, livre dans le désordre et presque sans filtre les moments clés de la tragédie. Quelques insertions drolatiques viennent allégés le propos, mais tout est là devant nous : examens médicaux, plainte portée auprès de la police, révélation aux proches. Tout est fait pour glacer les sangs, laisser en dehors. Mais le directeur de la Schaubühne sait ménager les effets, jouer des contrastes. Son choix de Reda en est la preuve. Renato Schuch est tout simplement sidérant. Il vole la vedette aux autres comédiens – tous excellents – de l’institution berlinoise. Faisant de la rencontre le point de mire, la clé de voute de sa pièce, Ostermeier attise le chaud, le froid. Et attrape les spectateurs, même les plus réticents, au moment où ils s’y attendent le moins. 

La danse pour ellipse

Après Retour à Reims de Didier Eribon, ami très proche d’Edouard Louis, c’est le second projet qui voit se confronter le regard du metteur en scène allemand à celui Laurent Hatat sur une même œuvre. C’est passionnant de voir comment leur approche est en tout point différente. Plus rond, le directeur de la compagnie Anima Motrix s’attache aux émotions, aux sentiments pour mieux les mettre en exergue. Avec sa collaboratrice Emma Gustafsson, il élague le texte, n’en garde que la substantifique moelle, l’essence. Les gestes font le reste. Préférant aux mots, les actes, le duo imagine des chorégraphies, des images, des tableaux.

Mise en scène épurée

Ici, pas de décor, pas d’objets, juste un sol noir brillant, qui renvoie l’image de ces corps qui se cherchent, se trouvent et s’abîment. Chaque mouvement raconte un sentiment, une intention. Dans la peau de l’auteur, Louis Arene ne cherche pas à imiter. Il est autre. Tout aussi fragile, il dégage une force plus douce qui touche. A ses côtés, Samir M’Kirech et Julie Moulier donnent corps avec justesse à Reda et Clara. Si pour l’instant tout n’est pas encore figé, des ajustements sont encore à prévoir, des déplacements à ciseler, tout est déjà puissant, percutant et fort. 

Une toute autre histoire 

Si l’un peut se voir sans l’autre, les deux spectacles se complètent et se répondent en un bal des corps, un tourbillon de pensées, de convictions, d’idées politiques. Au-delà de ces deux expériences, Édouard Louis s’essaye à la scène. Sous le regard de Thomas Ostermeier, il monte sur les planches et s’empare de ses propres mots, ceux de Qui a tué mon père, pièce écrite à la demande de Stanislas Nordey et que ce dernier a joué et crée l’an passé. Susurrant sa vie, l’auteur émeut, séduit. Timide, il se révèle touchant, bouleversant. Qu’on aime ou pas le propos, l’écriture, on se surprend à écouter, à entendre cette complainte, cette magnifique lettre d’amour à un père qu’on croyait haïr. De cette interprétation épurée, à la limite du non-jeu, on ne peut être que sensible. Danse pop endiablée, chant mimé, cette étape de travail laisse présager une suite heureuse. Les salles de théâtre ne sont pas prêtes d’oublier ce jeune auteur que ce soit en coulisses ou sur le plateau. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé Spécial à Béthune


Histoire de la violence d’Édouard Louis 

adaptation de Laurent Hatat et Emma Gustafsson 
Création le 14 janvier 2020 à Château Rouge – Scène conventionnée d’Annemasse
Comédie de Béthune 
138 Rue du 11 Novembre
62400 Béthune
Jusqu’au 14 février 2020
Durée 1h20 environ


Tournée 
Du 5 au 6 mars 2020 à l’Escher Theater Luxembourg 
Du 19 au 20 mars 2020 au Phénix,Scène Nationale De Valenciennes 
Du 24 au 25 Mars 2020 au Trident,Scène Nationale De Cherbourg 
Du 3 au 23 juillet 2020 à La Manufacture Patinoire, Festival d’Avignon le OFF

Mise en scène de Laurent Hatat et Emma Gustafsson assistés de Victor Guillemot
Lumière d’Anna Sauvage
avec Louis Arene, Samir M’Kirech & Julie Moulier 
univers sonore de Fabrice Tison 


Adaptation de Thomas Ostermeier, Florian Borchmeyer & Édouard Louis
Théâtre des Abbesses-Théâtre de la Ville
31 rue des Abbesses
75018 Paris
Jusqu’au 15 février 2020 
Durée 1h40 


Mise en scène de Thomas Ostermeier
Collaboration à la direction David Stöhr 
Décor & costumes de Nina Wetzel
Musique de Nils Ostendorf 
Vidéo de Sébastien Dupouey
Dramaturgie de Florian Borchmeyer 
Lumières de Michael Wetzel
Collaboration à la chorégraphie Johanna Lemke
Avec Christoph Gawenda, Laurenz Laufenberg, Renato Schuch, Alina Stiegler & le musicien Thomas Witte


Qui a tué mon père d’Edouard Louis
Théâtre des Abbesses – Théâtre de la Ville
31 rue des Abbesses
75018 Paris
Le 15 avril 2020
1h40 environ 

Avec Edouard Louis
Mise en espace de Thomas Ostermeier
Vidéo de Sébastien Dupouey
Collaboration Vidéo de Marie Sanchez
Musique de Sylvain Jacques
Dramaturgie de Florian Borchmeyer
Lumière d’Erich Schneider

Crédit Photos © Arno Declair, © Victor Guillemot & Arnaud Delrue

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