Être une femme

À la Colline, André Marcon se glisse dans la peau d’une actrice habituée des seconds rôles, d’une femme de l’ombre somme toute banale. Avec une belle fébrilité, il donne chair aux mots de Yasmina Reza. Un poème terriblement humain, une ode aux oubliées de la vie.


Le pari était audacieux, écrire un texte pour le comédien André Marcon et lui offrir un magnifique rôle de femme. C’était un désir depuis longtemps, une envie, une volonté de déplacer ailleurs l’endroit de jeu, l’enjeu. Avec verve et délicatesse, Yasmina Reza cisèle un personnage sur-mesure, une femme commune autant que hors norme. Elle puise dans l’histoire du théâtre, creuse le sillon de la mise en abîme pour mettre en lumière les seconds rôles, les utilités, les faire-valoirs.

Une dame comme une autre

Assise sur une méridienne bleu canard, son sac fermement tenu par ses poings serrés, Anne-Marie Mille, dite la Beauté, reçoit vêtue d’une nuisette. Pour une fois, qu’elle est sur le devant de la scène. Elle ne va pas se priver de jouer les vedettes. Son amie, la grande Gigi Fayolle est décédée. Tout-Paris était à son enterrement. Enfin presque, manquait Delon, un de ses potentiels amants. Les souvenirs affluent par flots saccadés, par bribes interrompues. De son enfance dans le nord de la France, où elle apprenait par cœur le nom des comédiens du théâtre municipal, à sa montée à Paris, ses premiers rôles, sa triste carrière cantonnée le plus souvent à incarner les servantes, son mariage, sa maternité, elle raconte tout avec humour, malice.

Un portrait en creux

Plume acérée, caustique autant que légère, désuète, Yasmina Reza se délecte de cette époque révolue, celle des stars des années 50 et 60, de ce glamour qui sent la naphtaline, le camphre, qui a le gout de la fleur d’oranger, des madeleines. Elle entremêle les récits, les histoires. En second plan, derrière Gigi, la vedette à la vie flamboyante, elle esquisse un très beau portrait de l’autre comédienne, celle de l’ombre, celle qui n’avait pas le physique pour faire du cinéma. Les mots touchants, dôles, emportent le spectateur dans une rêverie délicate, surannée. `

Un acteur virtuose

Permanente au cordeau, tenue du dimanche, Anne-Marie La Beauté a gardé de ses années de labeur, un je-ne-sais-quoi d’élégance, de savoir-vivre. Elle sait doser les vacheries, les piques acerbes. Jamais méchante, toujours corrosive, elle croque une autre époque, un autre temps. Et c’est délicieux. Avec une aisance confondante, André Macron donne vie à cette femme. Il ne cherche jamais à imiter, à surjouer, à faire semblant. Il incarne avec finesse et intelligence. C’est savoureux, tout simplement.

Un écrin épuré

S’appuyant sur la très belle et très élémentaire scénographie d’Emmanuel Clolus, sur les silhouettes peintes par Orjan Wikstrom, qui, en arrière-plan, donne corps à toutes les femmes évoquées dans ce récit poignant, Yasmina Reza signe une mise en scène sobre mais efficace qui fait la part belle au texte et à la performance d’André Marcon.

Elle n’a jamais existé, pourtant Anne-Marie la Beauté fait partie maintenant des vieilles gloires du théâtre. Femme, comédienne, elle n’a rien à leur envier, bien au contraire. Elle sort de l’ombre les petits-mains du théâtre et leur offre un magnifique hommage. Une mise en abîme épatante et charmante du monde du spectacle.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Anne-Marie la Beauté de Yasmina Reza
La Colline – théâtre national
Petit théâtre
15 rue Malte-Brun
75020 Paris
Jusqu’au 5 Avril 2020
du mercredi au samedi à 20h, le mardi à 19h et le dimanche à 16h
durée 1h15


Mise en scène de Yasmina Reza assistée d’Oriane Fischer
avec André Marcon
Scénographie d’Emmanuel Clolus avec le peintre Orjan Wikstrom
Lumières de Dominique Bruguière
Costumes de Marie La Rocca
Coiffures et maquillage de Cécile Kretschmar
Musique interprétée par Laurent Durupt
Les costumes et le décor ont été réalisés par les ateliers de La Colline

crédit photos © Pascal Victor/ArtComPress & © Simon Gosselin

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