Électre ou l’incandescent chœur des femmes bafouées

Se servant comme fil conducteur du drame familial et sanglant des Atrides conté par Eschyle, Simon Abkarian donne à entendre magnifiquement, furieusement, au théâtre du Soleil, la voix oppressée des femmes par une société patriarcale omnipotente. S’inspirant des tragédies antiques, il signe une fresque éléctro-jazzy flamboyante, un spectacle populaire, féministe, à la beauté saisissante. Bravo !

Rejetée par sa mère, mise aux bans de la société, elle est là, tapie dans l’ombre d’un placard, la belle et fière Électre (magnétique Aurore Frémont). Princesse déchue, vierge furieuse, épouse d’un miséreux au grand cœur (Simon Abkarian, cabotin flamboyant), elle invoque les dieux, appelle son frère exilé, Oreste à la rescousse. Dans les bas-fonds, dans le bordel où elle a trouvé refuge, personne ne lui répond à part sa vieille nourrice aveugle (lumineuse Maral Abkarian). Les larmes coulent, la colère gonfle ses veines. Guerrière, elle s’apprête à venger Agamemnon, ce grand roi légendaire, ce père mal connu, assassiné par Clytemnestre (impériale Catherine Schaub Abkrarian), celle qui l’a mise au monde.

A quelques encablures, de l’autre côté de la mer, déguisé en jeune fille, pour échapper aux assassins lancés à ses trousses par Egisthe (fanfaron Olivier Mansard), l’amant falot de sa génitrice, Oreste (irradiant Assaad Bouab) se cache à l’intérieur d’un gynécée ouaté, chaleureux. Poussé par son ami d’enfance et de cœur Pylade (ténébreux Victor Fradet), il accepte de quitter ce nid douillet et de fourbir ses armes contre ses ennemis. C’est par la ruse, sous l’apparence d’une accorte danseuse de rues, qu’il va atteindre son but, quitte à perdre son âme.

La tragédie des Atrides est là en filigrane. Elle sert de décorum. Simon Abkarian l’utilise comme base pour mieux parler des vaincus, des tribus de guerre, de ces emmes sacrifiées sur l’autel de la gloire masculine. Violées, vendues, offertes, les femmes de Troie ont la rage au cœur. Elles se prostituent pour survivre, se noient dans l’alcool, dansent pour ne pas penser. Derrière les murs du bordel, abandonnées des dieux, elles hurlent leur misère, n’oublient rien des violences subies. Fières, elles préparent leur vengeance contre les grecs. Amies de la pauvre Électre, autant qu’ennemies de cette descendante de leurs oppresseurs, elles l’aident à accomplir sa destinée, elles guident sa main et celle d’Oreste.

De sa plume belle, ronde, viscérale, assassine, le comédien-metteur en scène libère la parole de la femme, celle trop souvent étouffée par un patriarcat obtus, imbu de ses prérogatives. Il esquisse de beaux portraits de mères, de filles, de sœurs, de vierges ou de putes. Toutes victimes sacrificielles du mâle dominant, comme la douce Chrysothémis (intense Rafaela Jirkovsky), toutes prêtes à lutter pour retrouver leur honneur, leur liberté. Cette fresque antique, cette tragicomédie musicale est un brûlot magistral, un hymne féministe autant que féminin, une dénonciation des exactions faites aux femmes de tout temps, quelle que soit l’époque. C’est vibrant, troublant, saisissant.

Emporté par cette folle et funeste farandole, électrisé par les rythmes rock, blues, pop, orchestrés par l’endiablé trio Howlin’Jaws, le public se laisse attraper, secouer, chambouler par cette histoire intime autant qu’universelle. Entouré d’une troupe virtuose de comédien.ne.s, de danseur.seuse.s, Simon Abkarian, en artisan d’un théâtre monde, signe un spectacle-monstre terriblement humain, éperdument beau.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Électre des Bas-fonds de Simon Abkarian
Théâtre du Soleil – La cartoucherie
Route du Champ de Manœuvre
75012 Paris
Jusqu’au 3 novembre 2019
Durée 2h40 environ

Mise en scène de Simon Abkarian
Avec Maral Abkarian, Chouchane Agoudjian, Anaïs Ancel, Maud Brethenoux, Aurore Frémont, Christina Galstian Agoudjian, Georgia Ives (en alternance), Rafaela Jirkovsky, Nathalie Le Boucher, Nedjma Merahi, Manon Pélissier, Annie Rumani, Catherine Schaub Abkarian, Suzana Thomaz, Frédérique Voruz, Simon Abkarian, Assaad Bouab, Laurent Clauwaert, Victor Fradet, Eliot Maurel et Olivier Mansard.
Darmaturgie de Pierre Ziadé
Collaboration artistique d’Arman Saribekyan
Création lumière de Jean Michel Bauer et Geoffroy Adragna
Création musicale des Howlin’Jaws : Djivan Abkarian, Baptiste Léon, Lucas Humbert
Création collective des costumes sous le regard de Catherine Schaub Abkarian
Création décor de Simon Abkarian et Philippe Jasko
Chorégraphies de la troupe

Crédit photos © Antoine Agoudjian

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