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Dépendances, la fratrie à l’épreuve de la succession

Le dialogue est difficile. Les non-dits ont depuis longtemps pris le pas sur les mots. Rien ne semble plus lier les deux frères, incapables de se libérer du lourd secret qui les musèle. S’emparant de la douleur du deuil, des questions d’héritage, Charif Ghattas signe un huis-clos oppressant, alambiqué qui se perd dans un suspens attendu, mais que sauve sur le fil un duo de comédiens brillants.

Dans un espace dépouillé, où ne reste qu’une table de chantier sur tréteaux et deux chaises, Henri (poignant Thibault de Montalembert), un cinquantenaire tiré à quatre épingles, visage sombre, tempes grisonnantes, apparaît. Il attend, il semble impatient, nerveux. Puis, Tobias (bouleversant Francis Lombrail), tenue plus décontractée, cheveux presque blancs, fait son entrée. Il regarde partout, s’installe, passe devant l’autre sans le dévisager, sans le voir. Il marmonne quelque chose entre ses lèvres. Un silence pesant s’installe entre les deux hommes. Enfin, la parole se libère, elle claque dans l’air vicié. Les mots sont féroces, cinglants. C’est un duel oral, un combat de coqs.

Au fil de cette conversation pleine d’animosité, d’inimitié, on découvre qu’en fait ces deux êtres sont deux frères, qu’ils sont venus régler un problème de succession. Que va t’on faire du grand triplex qui les a vu grandir et que les derniers locataires viennent de quitter ? La mère attend en bas, laissant ses fils régler les détails des dernières transactions successorales. Derrière la violence rentrée, les silences évocateurs, les non-dits font jour, le terrible secret qui les désunit se dévoile en filigrane. Et que fait Carl, le troisième frère de la tribu, le plus jeune, le plus doué, pourquoi n’arrive t’il pas ? Il semble être le seul capable de démêler les fils de cette guerre terrible, fratricide.

S’intéressant aux rapports familiaux que les questions d’argent et d’héritage ont tendance à abîmer, éreinter, Charif Ghattas plonge dans les méandres qui séparent cœur et raison. Il s’immisce dans l’interstice entre amitié et amour fraternel. Il dépèce à travers des dialogues somme toute très banaux ce qui relie ces deux êtres, cette vérité qu’ils n’osent pas dire, qu’ils refusent d’accepter. Malheureusement, à trop tourner autour du pot, les dialogues s’enlisent dans la fureur des sous-entendus, des fêlures enfouies, des regrets, des culpabilités.

Sobre et délicate, la mise en scène de l’auteur souligne les errances, les tristesses de ces deux frères, et met en avant ce combat verbal où chaque mot de l’un arrache une plainte à l’autre, ravive une blessure. Mais, si la pièce finit par patiner, à force de ne pas dire les choses, on se laisse séduire par le jeu ciselé, impeccable de deux monstres du théâtre, de ces deux bêtes de scène. Tout en élégance, Thibault de Montalembert campe le frère mesuré, le cadet de la famille, celui qui a toujours dû louvoyer entre les deux autres. Tout en retenue, en violence mesurée, il bouillonne de l’intérieur sans jamais réussir à vraiment exploser. Face à lui, Francis Lombrail est l’ainé, le baratineur, l’amer, celui qui a dû s’incliner devant le plus jeune, le plus brillant, qui a eu du mal à supporter la supériorité de ce benjamin, si parfait. Tout en rage, en fureur, il n’arrive pas à retenir ses émotions, ses répliques qui brûlent, qui le dévorent de l’intérieur.

Âpre, rugueux, complexe, Dépendances est un huis-clos fraternel à tiroirs qui séduit au long court. Un moment de théâtre singulier qui vaut surtout pour la virtuosité des interprétations.

Par Olivier Fregaville-Gratian d’Amore


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Dépendances de Charif Ghattas
Studio Hébertot en partenariat avec le Théâtre Hébertot
78 bis, boulevard des Batignoles
75017 Paris
Jusqu’au 29 avril 2018
10 représentations exceptionnelles
Du mardi au samedi à 19h et le dimanche à 15h
Durée 1h10

Texte et mise en scène de Charif Ghattas
Avec Francis Lombrail et ‎Thibault de Montalembert

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