De chairs féminines et d’histoires familiales

Dans ce troisième roman, Line Papin explore son histoire, ses racines maternelles entre Hanoï et Paris, Féminine autant qu’inventive, cette œuvre riche, charnelle, invite à un voyage introspectif salvateur.

Line Papin nait par accident en 1996 à Hanoï d’une mère Vietnamienne et d’un père français. Elle y grandit merveilleusement heureuse dans le bruit, les couleurs, la saleté et les portes ouvertes de ce Hanoï en pleine adolescence politique, jusqu’en 2005. Elle y est élevée par trois mères : la sienne, sa nourrice, et sa grand-mère Bâ. Bâ a grandi dans les rizières et a élevé seule ses deux filles. C’était l’époque des deux grandes guerres : celle contre les français d’abord, puis celle contre les américains. Bâ comprend vite que l’instruction la sauvera. Elle s’éprend d’un jeune professeur et le suit à Hanoï avec leurs trois filles : chacune a un prénom qui commence par un H. Celle du milieu est la mère de Line.

En 2005, Line arrive en France : elle a dix ans, suit ses parents et ne se rend compte ni de ce qu’elle perd, ni ce qu’elle va trouver. Elle arrive dans le gris, le silence, la solitude et le froid. D’abord en Touraine, puis à Paris. En France, les portes des gens sont fermées. Line n’a plus qu’une seule mère et celle-ci est très occupée : un décalage s’opère entre elles. En France, Line n’a ni la langue, ni l’histoire, ni les références. A quinze ans, ne comprenant toujours pas ce qu’elle fait là, une troisième guerre commence : une guerre intime que Line mène contre elle-même en arrêtant de s’alimenter. 

« Pourquoi a-t-on dû couper, sous le pied de l’amour, toute l’herbe ? »

C’est une très belle histoire vraie que ce très court roman. Il nous permet de suivre quatre générations de femmes Vietnamiennes : leur rapport à la violence, à la guerre, à la résistance, à leur corps, et à la famille.

Alors que les deux premières gèrent guerres et enfants, ce n’est peut-être pas anodin que la troisième épouse un français et cherche à se construire une vie simplement en paix. Quant à la quatrième, la narratrice, exilée de l’héritage qu’elle porte, elle est celle qui a besoin de digérer l’Histoire à travers les histoires de ses ancêtres. Ce roman est un besoin de poser des mots pour accoucher de tous ces évènements qui semblent avoir été vécus sans un mot d’explication. 

Ce n’est pas que Line veuille se libérer de son histoire. C’est qu’elle a besoin de la ranger, comme pour faire de la place pour elle-même. Elle qui n’est plus de là-bas, mais pas d’ici non plus, doit conquérir son propre territoire : l’appropriation de son corps passe par une révélation de son identité. Et pour cela, il faut passer outre la pudeur des mots qui a failli l’empoisonner.

On retiendra l’écriture nouvelle, à suivre, qui se cherche encore dans sa langue, son rythme, son style, mais déjà très sensible et agréable à lire, de Line Papin.

On retiendra aussi le parcours de la grand-mère Bâ que je ne dévoile pas : un exemple d’engagement. 

Catherine Verlaguet

Les os des filles de Line Papin, Editions Stock

Crédit portrait © Céline Nieszawer

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