Cherkaoui / Goecke / Lidberg, entre rêve et songes cauchemardesques à Garnier

Dans un programme mixte très contemporain concocté pour les 350 ans de l’opéra Garnier, trois chorégraphes invités confrontent leurs univers fort contrastés. Du rêve charnel d’un Faune aux crépusculaires visions d’une dormeuse, en passant par une lointaine revisite de West Side Story, qui décortique les couples, la soirée décline les émotions dans des voyages où fantasmes et réalités se font suite dans des enchaînements de pas cadencés, millimétrés.

Il y a des associations bien curieuses, des rencontres improbables. En demandant à Sidi Larbi Cherkaoui, un habitué, à Marco Goecke et Pontus Lidberg, deux artistes très peu connus du public français, le Ballet de l’opéra de Paris promet de surprendre les spectateurs, de les emmener vers d’autres horizons, d’autres écritures chorégraphiques. Sur ce point, la soirée est plutôt réussie alliant sensualité, gestes saccadés et courses des corps effrénées. Si deux des pièces présentées sont largement inspirées des célèbres Ballets russes créés en 1907 par le mythique Serge Diaghilev, le troisième morceau, qui s’insère au cœur de cet hommage contemporain à la danse néoclassique, se veut en totale rupture avec une grammaire qui reprend certains codes traditionnels pour mieux les fragmenter, les réinventer. 

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Tout commence par une réinterprétation du célèbre Après-midi d’un Faune de Nijinski par Sidi Larbi Cherkaoui. Il reprend ici Faun, sa courte pièce – un petit quart d’heure -, créé en 2009. Sur fond de sous bois étrange, fantasmagorique, il convie à une parade amoureuse entre un jeune homme juste vêtu d’un slip bleu et une charmante nymphe que rien ne semble effaroucher. Du réveil de l’un, tout en étirements déliés où s’expose la musculature ciselée de Marc Moreau, à l’arrivée de l’autre, qui met en exergue la délicatesse gracile de Juliette Hilaire, le chorégraphe belge de 43 ans privilégie une gestuelle ample, organique qui vient souligner l’hypnotique et emblématique partition de Debussy, agrémentée des notes électro-orientales imaginées par Nitin Sawhney. Attraction et mélange des corps rappelant quelques étranges créatures sorties tout droit d’un tableau de Jérôme Bosch, fusion des âmes, il signe un ballet intense, voluptueux et acrobatique, une invitation à la rêverie qu’on aurait aimée voir durer toujours, ou du moins quelques minutes de plus.

Après une courte pause, place au cauchemar. Loin de tout romantisme, l’Allemand Marco Goecke plonge, avec Dogs sleep, le public dans un univers noir où tout n’est que contrainte des corps. Sortant de nimbes nuageux, les danseurs semblent avoir perdu toute autonomie, toute légèreté, chacun de leurs gestes, fend l’air avec violence, chacun de leurs mouvements paraît saccadé, comme mécanisé. Tels des humanoïdes issus d’une quelconque armée des ombres, ils envahissent la scène, règlent leur pas les uns sur les autres pour ne faire qu’un seul être tout droit sorti des ténèbres ou du clip Thriller de Michael Jackson. Tout ici n’est qu’angles, cassures, brisures, mobilité entravée, râles et souffles coupés. Malgré la virtuosité des sept danseurs, dont on ne peut distinguer les visages dans la pénombre qui ne laisse apparaître que leurs torses contractés, la pièce laisse un goût bien lugubre, bien angoissant comme si d’obscurs fantômes avaient envahi le Palais Garnier.

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Enfin, Pontus Lidberg, directeur artistique de la Danish Dance Theatre Company depuis avril 2018, conclut le bal des spectres, en invitant le public à partager des Noces à la Russe. Sur fond d’énormes roses descendant des cintres qui bourgeonnent, se fanent, pour mieux refleurir, il entraîne étoiles, premiers danseurs et corps de Ballet dans une folle farandole où les couples se font, se défont au rythme d’une cantate retraçant les différentes étapes d’un rituel de mariage au cœur de la mère Patrie. En interrogeant l’union entre deux êtres par-delà le genre dans un monde en perpétuel changement, le chorégraphe suédois s’inspire de l’univers très américain de West side story et signe une pièce toute en allégresse à l’écriture dont l’épure manque de sel, de chair. Heureusement, du fond de la fosse, les voix lumineuses, puissantes, de Marianne Croux, de Cornelia Oncioiu, de Thomas Mussard et de Andriy Gnatiuk, magnifiquement soulignées par le Chœur de l’ensemble Aedes, enchantent nos oreilles et donnent un peu de corps à ses Noces où les couples ne cessent de s’unir, de se désunir.

Par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


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Cherkaoui /Goecke/ lidberg
Palais Garnier – Opéra de Paris
8, rue Scribe
75009 Paris
jusqu’au 2 mars 2019
durée 1h45 sans entracte

Faun de Sidi Larbi Cherkaoui d’après l’après-midi d’un faune de Vaslav Nijinski
Musique de Claude Debussy et Musique additionnelle de Nitin Sawhney
Direction musicale de Vello Pähn
Costumes de Hussein Chalayan
Lumière d’Adam Carré
Avec Marc Moreau et Juliette Hilaire
Durée 15 minutes

Dogs sleep de Marco Goecke
Musique de Toru Takemitsu, Maurice Ravel & Sarah Vaughan
Direction musicale de Vello Pähn
Décors de Thomas Mika
Costumes de Marco Goecke & Michaela Springer
Lumière de Udo Haberland
Avec Ludmila Pagliero, Muriel Zusperreguy, Marion Barbeau, Mathieu Ganio, Stéphane Bullion, Marc Moreau et Arthus Raveau
Durée 30 minutes

Les Noces de Pontus Lidberg d’après l’œuvre d’Igor Stravinsky chorégraphié par Bronislava Nijinska
Musique d’Igor Stravinsky
Direction musicale de Vello Pähn
Décors et costumes de Patrick Kinmonth
Lumière de Bertrand Couderc
Chœurs : Ensemble Aedes
Avec Eve Grinsztajn, Caroline Bance, Aurélia Bellet, Caroline Robert, Silvia Saint-Martin, Roxane Stojanov, Lydie Vareilhes, Séverine Westermann, Letizia Galloni, Katherine Higgins, Juliette Hilaire, Sophie Mayoux, Charlotte Ranson, Victoire Anquetil, Clémence Gross, Awa Joannais, Ninon Raux, Sofia Rosolini, Sébastien Bertaud, Aurélien Houette, Fabien Revillion, Daniel Stoke, Adrien Couvez, Yvon Demol, Antoine Kirscher, Simon Le Borgne, Alexandre Carniato, Takeru Coste, Giorgio Fourès, Julien Guillard, Chun Wing Lam, Isaac Lopes Gomes, Andréa Sarri et Nikolaus Tudorin
Et la soprano Marianne Croux, l’alto Cornelia Oncioiu, le ténor Thomas Mussard et le basse Andriy Gnatiuk
durée 25 minutes

Distribution du 25 février 2019

Crédit photos © Ann Ray






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