Bacon en lettres de sang au centre Pompidou

Corps déformés, chairs à nu, figures torturées, l’œuvre impitoyable de Francis Bacon fascine les uns, rebute les autres. En liant le travail de l’artiste à son inspiration littéraire, l’exposition invite à plonger au cœur des tableaux, à dépasser la forme, à en humer le sens viscéral, organique. C’est effroyablement beau. 

Autodidacte, Francis Bacon aime s’entourer de livres, de journaux. Il aime la cruauté de l’Orestie d’Eschyle, la tragédie revisitée par Nietzsche ou la construction fragmentaire du poème The Waste Land de T. S. Elliot. Ces mots qui content des drames violents, ces collages, ces corps dépecées, l’inspirent, nourrissent son travail. Il aime le rouge profond, les oranges francs, les thématiques noires. Peintre imprévisible, il y puise une matière charnelle, viscérale, une atmosphère qui vient faire écho à ses propres démons, ses propres images. 

Sous le regard du pap, Innocent X aux allures de tornade, de clown triste, la visite commence. Quelques indications, quelques mots introductifs pour guider les premiers pas du spectateur. Ce seront les seuls. Aucun cartel ne vient éclairer les 55 tableaux présentés, ne vient souligner le rapport étroit entre la peinture de Bacon et sa passion littéraire. Juste des alcôves installées entre chaque salle permettent d’entendre, lus par des comédiens, des comédiennes, des extraits de ses œuvres si chères à l’artiste. C’est un peu court, certes mais c’est aussi un bon moyen de se laisser happer, enivrer par ces études de tronc musculeux laissant entrevoir la colonne vertébrale, de cœurs  offerts  sur un plateau, d’anatomie disséquée. 

Se consacrant tout particulièrement aux deux dernières décennies de Francis Bacon, l’exposition montre un autre visage du peintre, et permet de dépasser les a prioris selon lesquels l’homme serait moins inventif,qu’à ses débuts. Certes, la mort de son amant George Dyer dans des circonstances tragiques – overdose de drogue et d’alcool –, à la veille de la grande rétrospective qui lui est consacrée en 1971 au Grand-Palais, l’a affecté. Mais, il l’exploite, la met en lumières, lui donne une réalité intemporelle. Il n’hésite pas à montrer son corps sans vie, à terre, recroquevillé dans la salle de bain de l’Hôtel parisien où ils étaient descendus.

Scènes de corridas, silhouettes déformées, chairs sanguinolentes, Francis Bacon invente des histoires, racontent des fables sombres. Attirant l’œil par des couleurs vives, l’artiste invite à plonger au plus profond de son œuvre.  Déconcerté, décontenancé, on y entrevoit son âme noire, avide de chaos. Épurant son style, il laisse éclater sur les immenses toiles sa fascination morbide pour la violence. Loin de l’horreur, du dégoût, il conjugue le cruel, le trash avec le sacré, le sexuel et en extirpe une étonnante beauté qui envoûte, captive.

Exsangue, on ressort de l’exposition troublé sans certes avoir percé le mystère Bacon, ayant presque oublié la thématique littéraire du parcours, mais plus mordu que jamais de son œuvre. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Bacon en toutes lettres
Centre Pompidou
Place Georges-Pompidou
75004 Paris
Jusqu’au 20 janvier 2020
Du mercredi au lundi de 11 heures à 21 heures, 23 heures le jeudi. Entrée : de 11 à 14 €. 

crédit photos : couverture © OFGDA

  1. partie gauche du Triptych, 1970
    Huile sur toile
    Chaque panneau : 198 × 147,5 cm – National Gallery of Australia, Canberra
    © The Estate of Francis Bacon /All rights reserved / Adagp, Paris and DACS, London 2019
  2. partie gauche Triptyque mai-juin 1973, 1973
    Huile sur toile, chaque panneau 198 x 147.5 cm – Collection privée
    © The Estate of Francis Bacon /All rights reserved / Adagp, Paris and DACS, London 2019
  3. Street Scene (with Car in Distance), 1984
    Huile sur toile
    Collection privée
    © The Estate of Francis Bacon /All rights reserved / Adagp, Paris and DACS, London 2019

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