Amours indicibles et violentes au TNP

Décidément, Duras a le vent en poupe en ce début d’année 2020. Du TNS au TNP, en passant par le Lucernaire, la dramaturge fait les beaux jour des théâtres français. En s’attaquant férocement à Agatha, pièce sur l’inceste passionnel entre un frère et une sœur, Louise Vignaud confronte sur scène deux monstres abîmés par la vie, mais achoppe à donner au texte toute sa musicalité, sa poésie. 

En fond, Bruit de vagues se fracassant contre une grève en contre bas. Quelques meubles – une coiffeuse, une méridienne, etc. – , suffisent à entraîner le spectateur loin du TNP, de Villeurbanne. La maison de famille d’Agatha prend forme dans l’imaginaire de chacun. Assise sur un fauteuil, en imper beige prête à repartir, une jeune femme (Marine Behar) attend, perdue dans ses pensées. Le visage est fermé, tiré par la fatigue. Elle s’inquiète, se lève, tourne en rond. Elle explore les lieux pourtant familiers, se rassoit. Des bruits de pas dans le couloir, l’excitation monte, la confrontation va avoir lieu. 

Affrontement final

Un homme (Sven Narbonne) entre. Massif, déterminé, il invective la frêle silhouette. Il savait depuis longtemps que le moment de la séparation aurait lieu, mais pas ainsi, pas aussi Abrupte. Ce râle animal, cette éructation violente, sont le fruit d’une blessure d’amour incommensurable et profonde. Lui aime Elle. Elle aime lui. Mais voilà, ils sont de la même famille, de la même fratrie. Leur passion dévorante ne peut exister, elle est contre nature. Pourtant, entre eux, c’est une évidence, le lien est indéfectible, imputrescible. 

Rage émotionnelle

Le temps d’un adieu, quelques mois après la mort de leur mère, cette figure tutélaire, ce monstre à l’ombre duquel l’indicible s’est produit, Agatha et son frère vont plonger dans leurs souvenirs et se remémorer ces moments où tout a basculé où la nature de leur sentiment a changé, où la relation est devenue fusionnelle, brûlante. La tendresse enfantine a laissé place à la brutalité, à la sauvagerie. L’amour est toujours là, gravé dans leur chair, dans leur cœur. Mais la rancœur, la peur de perdre l’autre, sont plus fortes. Elle ravage tout sur son passage, jusqu’au non-retour. 

Une écriture réglée comme du papier à musique

Duras aime les circonvolutions, les itérations. De sa plume mélodieuse, elle aime les non-dits, les vérités en creux, les mystères. Tout est suggéré avec subtilité. Un mot en suspens, une répétition, insufflent doute, insinuent le malaise. En s’emparant de ce texte de Duras, certes sulfureux, mais tout en demi-teinte, Louise Vignaud se place tout de suite dans la confrontation, dans la violence. Les cris succèdent aux harangues. Si l’enfant n’est jamais loin, c’est l’adulte et ses désirs inextinguibles qui dominent. Du coup, on perd la densité poétique de l’œuvre, la beauté de cet amour qui doit être tu, mais que la mère morte a toujours protégé. 

Des comédiens à la peine

Le parti pris audacieux de la jeune metteuse en scène, qui nous a régalés de ses adaptations de Sénèque, de Goliarda Sapienza, pousse les comédiens à jouer en force. Le duo vire au duel permanent. Les tourments des âmes, les corps en feu, éclatent abruptement. Leurs solitudes se combattent, mais jamais ne cherchent à s’apprivoiser. Si la lecture que fait Louise Vignaud d’Agatha n’est pas sans intérêt, notamment en plaçant la défunte au cœur de ces (d)ébats amoureux, elle n’arrive pas à toucher, à émouvoir. Reste le texte de Duras, qui par intermittence, laisse entendre son âpre beauté, son lyrisme rugueux. 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Agatha de Marguerite Duras 
Théâtre national populaire 
8 place Lazare-Goujon
69627 Villeurbanne cedex
Jusqu’au 12 février 2020
Durée 1h00

Adaptation et mise en scène de Louise Vignaud
avec Marine Behar et Sven Narbonne
scénographie d’Irène Vignaud
costumes de Cindy Lombardi
lumières de Luc Michel
son de Michael Selam

Crédit photos © Rémi Blasquez

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