Festival Tournée Générale. Anaïs Héluin & Eric Kuntz © Pierre Helleboïd

Tournée Générale, le théâtre de bar en bar

Journaliste, critique théâtre, Anaïs Heluin traverse le miroir et passe de la salle aux coulisses. Après le joli succès auprès du public rencontré en 2019, elle lance le 25 septembre prochain, la deuxième édition de Tournée Générale, un festival qui propose de découvrir différentes propositions artistiques et performatives au fil d’un parcours d’un bar à l’autre dans le 12e arrondissement de la capitale. 

Comment cette idée de festival dans les cafés parisiens est-elle née ? 
Festival Tournée Générale. Anaïs Héluin © Eric Kuntz

Anaïs Heluin : J’écris sur le théâtre depuis 2011. Et je trouvais intéressant de me déplacer par rapport à mon centre d’intérêt qu’est l’art vivant. Je le fais bien sûr dans mon métier au quotidien. Mais j’avais l’envie d’aller un peu plus loin, de passer de l’autre côté, de programmer et de me rapprocher du geste artistique. Par ailleurs, j’ai un rapport assez fort aux bars de mon quartier, le XIIe, ainsi qu’aux Bars en général et tout particulièrement ceux proches des théâtres. Je trouve que c’est un formidable lieu de paroles. Il y a un lâcher-prise. Ce qui n’est que peu le cas finalement dans les salles de spectacle et les espaces théâtraux. Il faut aller à la marge pour que les mots, les avis se libèrent. L’idée était de réunir en un même concept ces deux choses qui m’animent et me constituent. C’est de là qu’est né l’envie de monter un festival, lors d’une discussion avec Amar, le patron du Bon coin, un petit café PMU qui participe à l’aventure. Il était en questionnement par rapport sa pratique. Il commençait à ressentir une fatigue. Je crois que j’étais aussi dans cet état d’esprit. On a eu l’idée d’entrecroiser nos métiers, nos savoirs faire. Quelques mois après, on lançait la première édition de Tournée Générale

Combien de bars participent à la manifestation ? 

Anaïs Heluin : Il y en cinq. On retrouve le noyau dur de l’an dernier. Contrairement à l’an dernier, où nous avons tenté une programmation en simultané dans plusieurs cafés, nous proposons cette année des parcours de bar en bar, chaque soir. L’objectif est d’éviter les frustrations du public et des artistes. On retrouve le noyau dur : le Bon coin et le Satellite, auxquels s’ajoutent le Petit Relais, le Royal Daumesnil et le Payuss. Deux bars nous ont lâchés en raison de la Covid, pas tant à cause des risques sanitaires que des risques de descentes de police vérifiant que les règles sanitaires sont bien respectées. Le festival n’étant pas dans l’espace public, nous n’avons pas eu à déclarer l’événement en préfecture. Toutefois, nous ne sommes pas à l’abri de contrôles réguliers. 

Vous lancez la deuxième édition …
Festival Tournée Générale. Anaïs Héluin & Eric Kuntz © Pierre Helleboïd

Anaïs Heluin : Oui. C’est un peu fou. La première édition a été créée en moins de trois mois et demi. J’ai eu l’idée et très vite s’est constituée une équipe de bénévoles, dont la plupart habitent le quartier. Tous viennent d’horizons très différents. Et à part Vincent Brousseau, mon fabuleux administrateur, un banquier en pleine reconversion, qui a déjà été comédien pour Dieudonné Niangouna et Lazare, aucun ne vient du secteur culturel. Ensuite, il a fallu très vite penser programmation. J’ai fait appel à des artistes que je suivais depuis longtemps. Il a été assez facile de les convaincre, d’autant que le projet les a séduits. Puis, il a fallu persuader les patrons de bar de nous faire confiance. Certains sont devenus de vrais partenaires au long cours. Ils ne se limitent pas à l’accueil, mais ils l’accompagnent et ont du goût pour cela. On espère que comme l’an passé les gens seront au rendez-vous et que nous aurons la même diversité de public, allant des gens du quartier peu portés sur les pratiques du spectacle vivant à des théâtreux purs et durs, qui passent leur vie dans des salles de spectacle. 

Comment la programmation se fait-elle ? 
Festival Tournée Générale. Guillaume Clayssen © Claire Patris Green

Anaïs Heluin : Ce qui est important c’est l’adresse des artistes et leur capacité à interagir avec le public et le quotidien. L’idée étant d’investir des lieux qui n’ont pas l’habitude d’accueillir du spectacle vivant, il est pour moi primordial que se crée au fil de la proposition un espace entre l’art et la vie. Le choix se porte donc en premier lieu sur des artistes qui sont capables d’accueillir ce hasard, cette vie du bar et de dialoguer avec. Après, il n’y a pas de thématique. Les sujets sont donc très variés. Personnellement, j’aime qu’il y ait des paroles ancrées dans le quotidien, ce qui n’exclut nullement la fiction. Cette édition est toutefois particulière, puisque nous avons dû reporter le festival, qui était prévu initialement en juin. La programmation a dû, comme pour les théâtres, s’adapter. Ce qu’il est intéressant d’ailleurs de constater, c’est qu’il y a de ce fait plus de paroles qui vont évoquer la situation présente, notamment à travers des conversations de comptoir que je trouvais importantes d’amener cette année. J’ai proposé à deux musiciens, Arnaud Méthivier et à Pierre-Marie Braye-Weppe, qui ont créé en mars dernier le Festival des Arts Confinés, d’y participer. Ils mènent depuis plusieurs années une réflexion sur la notion de festival, et notamment sur leur implantation dans des espaces naturels, que j’ai aussi envie de porter à travers Tournée Générale. Leur démarche m’a passionnée. Après avoir pris le temps de discuter avec eux, ils ont accepté de tenir, samedi 26 au matin au Petit Relais, une conférence musicale sur les rapports entre culture et politique au XXIe siècle, un sujet qu’ils creusent et étudient depuis quelques temps. Pour finir en beauté chaque soirée, des DJ et des chanteurs, dont l’extraordinaire Nabila Mekkid, vont permettre de lâcher prise, de laisser les corps s’exprimer. 

Combien de spectacles sont présentés ?
Festival Tournée Générale. Vanasay Khamphommala © Marie Pétry

 Anaïs Heluin : Le festival se tient sur deux week-end. En toutil y a 23 propositions différentes, dont certaines seront jouées plusieurs fois. Par ailleurs, nous allons aussi exposer des œuvres d’artistes, comme Eric Kuntz qui a eu la gentillesse de dessiner notre affiche et tous les visuels de communication. Les projets que nous accueillons sont plutôt de nature théâtrale. L’essence même du festival est de décaler imperceptiblement l’endroit qu’est le café pour l’emmener vers un ailleurs à peine différent. La parole est à mon sens essentielle. C’est vers cela que l’on tend. Les propositions présentées sont souvent à la lisière de la performance. C’est notamment le cas avec Je te chante une chanson toute nue en échange d’un verre de Vanasay Khamphommala. D’autres en sont aussi dans la mesure où elles ne seront jouées qu’une seule fois, car pensées sans aucune notion de reproductivité. Tu rêves ou quoi ? de Guillaume Clayssen, en est le parfait exemple. Après avoir évoqué l’ivresse l’an passé, il s’attaque cette fois aux songes, à l’imaginaire. Quant à Frédéric Etcheverry, fondateur de la compagnie d’art de rues Pesce Crudo, qui a joué dans toute l’Europe jusqu’en 2003, il a accepté de s’exprimer autrement que par son corps pour la première fois sur scène dans une sorte d’une autofiction dansée. En ouverture du festival, Olivier Balazuc propose une revisite du poème en prose de BaudelaireEnivrez-vous. Chacun arrive riche de son vécu et de son désir d’investir le bar à sa manière. C’est ça, je crois, j’espère, l’esprit de Tournée Générale. 

Comment fonctionne économiquement du festival ?  
Festival Tournée Générale. Dorian Roussel © Claire Patris Green

Anaïs Heluin : L’équipe est entièrement bénévole. L’an dernier, les artistes étaient payés au chapeau. Cette année, nous avons mis en place un certain nombre de partenariats, publics et privés, qui vont nous permettre de rémunérer modestement les participants, ainsi que les équipes techniques. La Ville de Paris, en premier lieu, a accepté de nous soutenir, ainsi que la société Greenweez, spécialisée dans les produits bio. D’autres nous prêtent des cadres et des luminaires, comme Leroy Merlin, des véhicules, comme Fly Car, ou du matériel technique, comme un certain nombre de théâtres franciliens – Théâtre de ChâtillonThéâtre Douze, etc. L’objectif n’est pas de tout changer dans les bars mais d’en décaler légèrement l’ambiance habituelle. Par contre, l’entrée est gratuite. Les consommations sont bien évidemment payantes, leur règlement revenant au café. 

Que peut-on vous souhaiter pour la suite de cette manifestation ? 

Anaïs Heluin : Sans hésiter, de poursuivre cette aventure ainsi que le projet artistique qui est lié.J’aimerais au fur à mesure des éditions que les formes se précisent et soient davantage encore pensées à partir des lieux qu’on occupe, que les écritures soient contextuelles. Sur cette saison, nous avons trois créations et des performances inédites. C’est important d’aller vers des formes conçues spécifiquement pour le café.

Entretien réalisé par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Tournée Générale – Festival d’art en Bars
Du 25 au 27 septembre 2020 et les 3 et 4 octobre 2020
Facebook du festival

Crédit photos © Pierre Helleboïd, © Marie Pétry et © Claire Patris GreenCrédit illustration © Eric Kuntz

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