De nos frères blessés de Joseph Andras. Mise en scène de Fabrice Henry. Prix Celest'1 © DR

De nos frères blessés, Prix public Celest’1 2020

Cheveux bruns, regard vif, Fabrice Henry adapte et met en scène, De nos frères blessés, le premier roman de Joseph Andras. Créé aux Déchargeurs en 2018, la pièce, entièrement revue, vient d’obtenir le prix Public Célest’1 2020. Une belle consécration pour ce jeune artiste qui a fait le choix de monter un texte engagé sur l’Algérie pré-indépendance, sur la peine de mort et les rapports entre colons et indigènes.

Qu’est-ce qui vous a décidé à adapter ce roman qui évoque un épisode sombre de notre histoire ? 
De nos frères blessés de Joseph Andras. Mise en scène de Fabrice Henry. Vincent Pouderoux. Prix Celest'1 2020 © DR

Fabrice Henry : C’est assez simple. Cette pièce s’inscrit parfaitement dans la continuité du processus créatif de notre compagnie, dans les textes, les sujets que l’on tient à défendre. L’an passé, Thomas Resendes a mis en scène, Les Ennemis publics, qui revient sur le climat d’épouvante qui a gagné l’Allemagne de la fin des années 1960 jusqu’à l’aube des années 2000, suite aux actes terroristes perpétrés par la Fraction Armée Rouge (la “Bande à Baader”). Ce travail nous a amenés à nous questionner sur les mouvements révolutionnaires, les initiatives qu’ils mettent en place pour changer les choses, la société, et jusqu’où l’on peut aller pour défendre une cause. En filigrane, cette réflexion interroge sur le terrorisme. Même si les idéaux ne sont plus les mêmes, si les raisons de commettre de tels actes ne sont plus les mêmes, les méthodes restent communes et contestables. Au fil des recherches, que l’on a faites sur le premier spectacle, je suis tombé par hasard sur le roman de Joseph AndrasDe nos frères blessés, qui venait d’être publié. Le style direct m’a tout de suite captivé. Je me suis rapidement identifié au personnage, j’ai 28 ans, Iveton en avait à peine 30 quand il a été guillotiné. Cela m’a frappé. Ce qui est beau dans ce texte, c’est que ce n’est pas uniquement un livre politique qui conte l’histoire d’un individu qui aurait posé une bombe, mais bien le récit de la trajectoire de vie d’un homme, d’un blanc qui a vécu les exactions, les atrocités du colonialisme et qui s’est toujours considéré comme Algérien au même titre que ses frères de cœur, ses voisins. Le contexte politique et social était particulièrement tendu, violent dans les années 1950. Les conditions salariales étaient différentes selon que l’on était colon ou Algérien. Alors, se ranger du côté des Algériens, ce n’était pas anodin, c’était être de gauche, être communiste, à l’époque où cela avait du sens. La deuxième chose qui m’a fasciné dans ce texte, c’est, que même s’il s’était radicalisé, s’il était prêt à partir en cavale, d’abandonner sa jeune épouse, il se refusait à tuer des gens. Face à lui s’oppose la violence d’un État qui se décide à user de la peine de mort, pour l’exemple, parce qu’un Français ne peut pas se ranger dans l’autre camp. Il sera le seul Français d’ailleurs à être guillotiné pendant la guerre d’Algérie. C’est François Mitterrand, qui est alors garde des Sceaux, qui refuse sa grâce. Certains disent que c’est suite à cela, en contrition, qu’il aurait décidé plus tard d’abolir cette pratique. 

Pourquoi avoir choisi d’interagir avec le public ? 
De nos frères blessés de Joseph Andras. Mise en scène de Fabrice Henry. Thomas Resendes. Prix Celest'1 2020 © DR

Fabrice Henry : Cela me semblait très important au vu du sujet. Quand on a commencé à travailler le texte, il est apparu essentiel de garder le ton donné par Joseph Andras. On ne voulait pas créer des dialogues qui auraient sonné faux. Cela aurait été absurde d’autant que la langue du roman est, déjà en soi, très théâtrale et poétique. Au fur et à mesure des répétitions, l’interaction entre comédiens et spectateurs s’est installée de manière évidente. Son écriture s’adresse directement à quelqu’un, invective celui qui le lit ou qui l’écoute. De nos frères blessés, le titre, m’a fait réfléchir et a imposé de briser le quatrième mur et d’impliquer le public dans la création. Il n’est plus uniquement sujet, il est aussi acteur, témoin de ce que vit Iveton et de ceux qui l’entourent. C’est un roman militant, politique et partisan. Mais c’est aussi un hymne à l’humain, à la solidarité, à l’amour d’un Français pour son peuple, celui des algériens. Le texte dénonce le colonialisme, mais pas les nations, pas les peuples. Il y a, ancré dans les propos d’Andras, ce principe, que je trouve très beau, que n’importe quel inconnu est plutôt un ami qu’un ennemi. Ainsi, plus on avançait dans la création, plus il nous a semblé judicieux d’inclure les spectateurs dans le récit et de ne pas les tenir à distance. Comme le dit Thomas (Resendes) au début de la pièce, quand il énonce le principe de l’arbre à palabres, ici, on conte des mythes fondateurs, une histoire puissante qui a trop longtemps été occultée de nos mémoires collectives. Aujourd’hui, on passe notre temps en politique à entendre parler des immigrés, des musulmans, comme si c’était toujours un problème alors qu’au fond, c’est l’inverse. Leur histoire, la nôtre, construisent l’identité de la France. 

Pourquoi avoir choisi les déchargeurs pour cette création ? 

Fabrice Henry : Quand je suis venu voir le lieu. Lee Fou Messica m’a présenté le plateau que je ne connaissais pas, ce qui est un comble, car j’habite à deux pas. Ce n’est pas faute d’en avoir souvent entendu parler, notamment en raison de cette propension assumée de monter des textes contemporains. Immédiatement, j’ai eu un coup de foudre pour le lieu, pour cet endroit chaleureux, coupé du monde à deux pas des Halles. C’est assez étonnant. Puis, en pénétrant sur la scène, j’ai tout de suite aimé le rapport de proximité qui peut se développer entre les comédiens et le public. On a l’impression d’être entre nous. Forcément, pour De nos frères blessés, c’était idéal. Cela permettait de garder une intimité et d’inviter aisément les spectateurs sur scène. Parfait pour cette création.

Vous êtes lauréat du prix public Célest’1, dont c’est la deuxième édition. Qu’est-ce que cela représente pour vous ? 
De nos frères blessés de Joseph Andras. Mise en scène de Fabrice Henry. Prix Celest'1 2020 © DR

Fabrice Henry : Pour nous, après avoir fait tourner De nos frères blessés pendant un peu plus d’un an et demi, après avoir eu l’occasion de le représenter beaucoup en France, mais surtout après la chance d’avoir joué en Algérie lors de deux tournées différentes (avec les Instituts Français puis le festival de Béjaïa), ce prix est une très belle opportunité. D’abord, de faire voir ce spectacle à de nombreux professionnels, à des directeurs de grandes salles qui n’ont pas forcément découvert notre travail auparavant. Ce spectacle a souvent été joué dans des lieux de mémoire et était considéré à ce titre comme un spectacle qui s’adresserait spécifiquement à un public qui connaît l’histoire de la guerre d’Algérie, alors que c’est l’inverse : c’est un spectacle pour découvrir, et s’interroger tous ensemble. C’est d’abord un spectacle de théâtre, ce n’est pas une leçon d’histoire. 
Mais surtout, on a été incroyablement touché de recevoir le plus beau prix : celui du public ! C’est pour eux que nous jouons ce spectacle, pour le lien unique qui se crée chaque soir entre notre groupe, et celui des spectateurs d’un jour. Ce lien est éphémère mais on essaie de le rendre le plus fort possible, et d’abolir le plus possible les barrières qui peuvent exister entre ces deux groupes. Alors ce prix, ça signifie beaucoup pour nous : ça signifie que cet objectif est atteint, que le spectacle atteint tous les âges et types de public, et que le pari est réussi ! On en est très fier et ça nous porte pour continuer, d’abord aux Clochards Célestes du 23 au 28 septembre, et peut-être ailleurs, et puis sur nos prochaines créations…

Propos receuillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

De nos frères blessés de Joseph Andras
Création aux Déchargeurs – Paris
Prix Célest’1 2020
La Célestine – Théâtre des Célestins

4, rue Charles Dullin
69002 Lyon

Mise en scène de Fabrice Henry – Collectif Satori
Avec François Copin, Clémentine Haro, Thomas Resendes, Sarah Kristian en alternance avec Vincent Pouderoux

Crédit photos © DR

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