Des diamants éternels et recyclés au MAIF Social Club

Enseignant et chercheur à l’école d’architecture (ENSA) de Nantes, Stefan Shankland questionne le monde d’aujourd’hui, son rapport à l’écologie, en transformant des gravats urbains en nouvelle matière première. Sa création Diamonds are forever sera de nouveau visible dès le 23 juin, date de réouverture au public de l’exposition Champs Libres, au MAIF Social Club. 


Comment définiriez-vous votre art ?

Stefan Shankland : Cela fait une vingtaine d’années que je suis investi dans des projets de recherches et de créations artistiques dans des situations de mutations : mutations urbaines, mutations industrielles ou mutations écologiques. Mes projets s’inscrivent souvent dans des temps longs : ceux de la transformation des territoires, des cultures professionnelles ou des mentalités. J’ai par exemple initié et conduit une expérimentation artistique au long cours intégrée à la transformation d’un quartier de la ville d’Ivry-sur-Seine : le projet TRANS305 qui s’est déroulée de 2006 à 2018 sur la ZAC du plateau. Je conduis actuellement et depuis 2012 le projet MMM – Musée du Monde en Mutation. MMM est une institution fictive qui donne lieu à un projet artistique bien réel, construit autour des transformations de la matière sur le site du plus grand incinérateur de déchets ménagers d’Europe en proche banlieue parisienne (IP13).

Que représente votre œuvre ? 

Stefan Shankland : L’œuvre présentée au MAIF Social Club s’intitule « Diamonds are forever » (les diamants sont éternels). Elle est constituée de 3 blocs en Marbre d’ici. Le Marbre d’ici est une nouvelle matière première que je produis à partir de gravats récupérés lors des démolitions d’immeubles. Les décombres de l’architecture sont triés par nature (briques, béton, pierres naturelles, etc) et par couleur. Je les nettoie, les concasse, les broie et les tamise pour produire des graviers et des poudres que j’utilise en tant que pigments. Je les mélange ensuite à un liant et à de l’eau, pour les recouler en strates dans des moules, des coffrages ou à même le sol. Les ruines urbaines et les déchets de chantiers sont ainsi transformés en un matériau noble : une nouvelle ressource pour l’architecture, l’aménagement des espaces publics, le design ou la création d’œuvres.

Vous réutilisez des déchets pour construire des diamants, que souhaitez-vous faire passer comme message ?  

Stefan Shankland : Il y a sans doute un jeu sur la valeur des choses, ou l’inversion des valeurs. Entre le diamant, la pierre la plus « précieuse » du monde, et le gravat qui vaut moins que rien : en tant que déchet de chantier, il incarne une valeur négative – il coûte même de l’argent pour être évacué et enfoui. Il y a aussi ce constat de différence entre l’hyper-visibilité que nous donnons aux choses nobles (le diamant, pierre d’apparat, démonstrateur de richesse) et la façon dont nous cherchons collectivement à cacher ou faire disparaître de notre vue, de nos villes et de nos vies les choses viles, basses, sales : la matière brute, la matière usée, la matière encombrante. Ici je montre des déchets déguisés en sculptures nobles, en diamant. « Diamonds are forever » c’est aussi un peu un cliché d’un gage pour l’éternité. Les diamants – pierres les plus dures et les plus pures du monde sont éternels. Les déchets aussi sont éternels à leur façon. Quand nous aurons consommé toutes les ressources naturelles sur la planète, il nous restera tous les déchets que nous aurons produits – pour l’éternité. On les aura sous nos pieds, pas sur nos couronnes ou autour du cou. Les grandes œuvres d’art sont elles aussi associées à cette notion d’éternité. C’est d’ailleurs la mission des musées : les conserver (le plus longtemps possible) et les valoriser en tant qu’œuvres universelles et éternelles. A quand le musée des déchets produits pour toujours, non pas par des artistes de génie, mais par le génie de notre civilisation thermo-industrielle ? Mais cette question de la valeur ajoutée nous rappelle aussi ce rôle de l’œuvre d’art : transformer de la matière brute en un produit à très haute valeur ajoutée. Et pas forcément seulement d’un point de vue financier. La valeur de l’art se situant plus fondamentalement dans cette fonction de « donner à voir » ce qui ne se voit pas ; donner de la valeur à ce qui n’en na pas encore ; rendre manifeste ce qui nous échappe. 

Quelles sont vos prochaines expositions ? 

Stefan Shankland : En lien avec le Musée du Monde en Mutation (MMM), je travaille en ce moment sur le « patrimoine culturel des mutations ». Il s’agit de donner un statut et une valeur à ce patrimoine constitué par « l’ensemble des phénomènes de transformation en présence dans et autour de l’usine d’incinération de déchets ménagers IP13 du Syctom ». Cette collection de phénomènes de transformations physiques, chimiques, esthétiques, écologiques, sociales, économiques, techniques et culturelles est à la fois extraordinaire et ordinaire, spécifique à ce site et universelle. C’est donc une sorte d’« exposition universelle » des mutations que nous proposons d’organiser ; pour donner une existence conceptuelle, esthétique et culturelle à ce patrimoine invisible ; un « patrimoine culturel immatériel » que nous présenterons devant l’UNESCO. 

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

L’exposition Champs libres sera visitable dès le 23 juin au MAIF Social Club.

Crédit photos © Edouard Richard / MAIF

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