Les pensées réflexives d’une fille de Simone

Je me dilue moi-même dans ce temps dilaté. J’étouffe. Ce n’est pas de ne pas sortir, c’est de ne jamais être seule, c’est cette permanente disponibilité et perméabilité à ces êtres qui constituent mon foyer. Je manque d’oxygène, ma vision est floue, je ne sais plus comment on pense.

Je lis des titres d’articles. J’arrive parfois à en lire un entier. Je ne sais pas ce qu’ils apportent à ma réflexion. Je ne sais pas si j’ai une réflexion. Ce moment jamais vécu encore, inimaginable il y a deux mois, je ne sais pas comment l’intégrer à ma vie. Il me fige. Stupeur. Dans nos existences s’est infiltrée de la science-fiction. Il va donc falloir réinventer la science-fiction. Que va t-on faire de ça, ces semaines immobiles ? Attendre. Voilà l’action. Attendre de savoir quand cette situation va cesser. Attendre de voir sortir les petites pousses vertes des graines qu’on a plantées. Attendre pour pouvoir réorganiser l’après. Attendre. Ces semaines confinées s’enroulent autour de nos nombrils. Le risque c’est ça, perdre de vue la grande image, ce que tout cela raconte de nos vies, de cette société, de ce système. De notre place là-dedans. J’ai peur que tout reprenne comme avant. Si tout reprend, l’avenir est une grande terreur. Ce qui nous attend sera effrayant. Mais l’air de rien. On respirera tranquillement le poison de la distraction et du droit au bonheur plein de blagues, de fitness et d’épanouissement personnel jusqu’à crever la peau brûlée au mois de juillet.  

Qu’est-ce qu’être artiste ? L’accaparement permanent de mon espace mental par tous les éléments de la vie domestique m’épuise littéralement. Qu’est-ce que créer ? Mon énergie vitale est drainée par le four. Qui décide de ce qui va « faire Art » après ? Je finis moi-même par ne penser qu’à manger, ce qu’on va préparer pour le repas suivant, est-ce qu’on ne ferait pas des rochers coco pour le goûter, 18h c’est bon, on est dans un truc décent pour s’ouvrir la première bière. « Se diluer » est le verbe qui m’obsède. Tout se dilue ; les jours les uns dans les autres jusqu’à se confondre, mes limites corporelles dans une texture de peau qui s’est amollie, ma capacité de projection dans un futur aux contours éclatés par l’incertitude. Mon énergie vitale diluée dans la purée qui se doit, par ces temps-là, d’être maison.  Diluée aussi dans la disparition de la tension qui me faisait tenir debout, tension entre mes élans vers l’extérieur, mon métier, l’espace du dehors – celui du plateau de théâtre, des tables de réunions, de discussions, et mes liens à l’intérieur, au dedans, charnels et maternels. Bien que cette verticalité se définissait en premier lieu par un inconfortable écartèlement, au moins me donnait-elle corps. La bascule vers l’intérieur, qu’a subitement déclenché le confinement, accompagnée du télétravail nécessaire du conjoint et de la présence permanente des enfants m’a ôté l’axe auquel je m’accrochais pour rester sur la crête. 

J’ai chuté dans le domestique. 

Me tenir sur la crête et avancer était une victoire renouvelée, une construction précaire mais tenable qui s’est écroulée sous le spectre du COVID 19 auquel je ne succomberai pas. Me voilà à terre, sur le carrelage sale de la cuisine – que je m’efforce de ne pas trop laver pour entretenir l’illusion que je n’ai pas viré totalement femme d’intérieur – et je me dilue dans les nécessités du foyer, niveau de stress soutenable du travailleur, émotions des enfants, gratin de chou fleur et liste de courses.

Elle hurle. Mais c’est pas possible ça, et son petit frère qui s’est enfin endormi, mais qu’elle baisse le volume ! Elle crie dans le téléphone en vidéo. Elle est avec sa grand-mère qui lui fait un jeu de dessins. « Un grand rond rose au milieu de ta feuille. Et maintenant deux ronds noirs dans la moitié supérieure du rond », elle ne sait pas ce qu’elle est en train de faire. Elle découvre à la fin que c’était une tête de cochon. Elle veut faire chaque rond au compas. Tout pourrait être simple pourtant. Lui fait les cent pas dans le salon, au téléphone, en boulottant un des petits gâteaux que j’ai décongelés pour mon café puisque ce qui me fait tenir c’est bouffer. 

Pourquoi joue t-on à ce jeu, ce truc bizarre d’obéir, de rester chez nous, de croire qu’on y croit ? Bien-sûr, oui, on y croit. Bien-sûr, on le fait pour les soignants, pour l’hôpital public, pour nos vieux, pour les personnes fragiles. Il le faut, bien-sûr. Mais si tout cela ne servait pas plus que si seules les personnes à risques étaient restées chez elles ? 

Nous sommes des insectes dans des petits bocaux. 

Tout se lisse dans mes sensations. 
Je ne sais si c’est une forme d’absence croissante à moi, au monde ou si c’est un chemin vers le calme. 
Est-ce que je pourrais continuer comme ça, indéfiniment ?
Le sens. 
Quel sens, je ne sais pas, quel sens tout cela a, où ça va, dans quelle étagère. 
Mon angoisse est décolorée, même plus assez solide. Je ne pense plus, je flotte. Errante et sans dessein, pendante des fesses et des seins.
Ma peau se dilate dans l’air humide du linge mis à sécher. Je me réconforte de la légère odeur de lessive, au moins on a des vêtements propres, au moins ça je peux le dire et le toucher.

Tiphaine Gentilleau, auteure et comédienne, membre du collectif les Filles de Simone

C’est (un peu) compliqué d’être à l’origine du Collectif Les Filles de Simone

Les secrets d’un gainage efficace, création collective par les Filles de Simone

Crédit photos © Giovanni Cittadini Cesi, © OFGDA et © Christophe Raynaud de Lage

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2 Comments

  1. N’aie pas peur Tiphaine, ce temps n’est pas infini ! Et puis la responsabilité des enfants, des courses, du ménage, de la lessive, du repassage ça se partage à deux pour que l’autre puisse s’évader, se retrouver, réfléchir… visiter son for intérieur pour se renouveler.

  2. Etre et ou ne pas… en être..Je pense à ces cavaliers s’imaginant tromper leurs poursuivants en ferrant au préalable à l’envers les pattes de leurs montures.Choisir un cap,le reprendre s’il y eu un écart et le conserver.Ce n’est pas la destination qui importe le plus,c’est le voyage. Haut les coeurs et les choeurs.

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