Un avant-goût du Petit coiffeur

Cette semaine devait être consacrée aux répétitions du Petit Coiffeur, ma nouvelle création. Faute d’acteurs pour travailler, je vous soumets cette première scène et m’en remets à vous chers lecteurs …histoire d’ouvrir une petite fenêtre de la boutique pour y jeter un œil et chercher un courant d’air.

Nous sommes à Chartres en Juillet 1944
Au noir-une belle musique de Brahms s’échappe d’un gramophone

SCENE 1- Chambre Pierre

Lise : Y a quelqu’un ?

Lumière sur la chambre

Pierre (depuis la salle de bain) : Entrez, je vous en prie…excusez-moi j’ai pris un peu de retard, je finis de me préparer …installez-vous j’arrive… les sous sont sur la table

Lise (Une belle femme d’environ 35 ans) entre doucement, observe les lieux et commence à se déshabiller. Elle est dos aux spectateurs les seins nus. Quand Pierre (environ 25 ans portant des lunettes de vue) apparaît face à elle …il retire aussitôt ses lunettes et se retourne instantanément

Pierre : Rhabillez-vous tout de suite !!! S’il vous plait ! 
Lise (s’exécutant) : Excuse-moi… je ne pensais pas t’effrayer à ce point-là
Pierre : Je pensais que vous étiez au courant
Lise : au courant ?
Pierre : du principe
Lise : ??
Pierre : Il ne faut surtout pas vous déshabiller…
Lise : Ah Bon ???
Pierre : Maman ne vous l’a pas dit ?
Lise : Maman ?
Pierre : Maman…ma mère Maman … enfin je veux dire… ma mère pardon… Elle ne vous l’a pas dit ?
Lise : Que j’allais faire ça toute habillée ? Non… 
Pierre : Quand on n’est pas averti ça doit paraître surprenant.
Lise : Surtout quand c’est la première fois.

Pierre remet ses lunettes

Pierre : Désolé de vous avoir effrayée comme ça mais c’est très important pour moi de vous imaginer nue à travers vos vêtements… C’est comme ça que je fonctionne
Lise : C’est très original
Pierre : C’est le principe
Lise : Alors on peut faire ça maintenant…
Pierre : Bien sûr
Lise : Je n’ai pas beaucoup de temps
Pierre : Pardon…je repasse vite fait dans la salle de bain… Vous pouvez vous allonger sur le lit en attendant

Il va dans la salle de bain ; Elle s’installe sur le lit

Lise (parlant fort) : Dans quelle position ?
Pierre (fort en off) : Pardon ?
Lise : Tu préfères (il réapparaît) quelle position ?
Pierre : C’est comme vous voulez, je vous laisse improviser, on verra ensuite si j’en ai une autre à vous proposer.
Lise : Selon l’inspiration ?
Pierre : Oui. Voilà.
Lise : Je dois me taire ou on peut parler ?
Pierre : C’est comme vous voulez.
Lise : Selon l’inspiration…
Pierre : Oui… selon.

Lise est assise en position langoureuse sur le lit

Lise : Ca va comme ça ?

Pierre glisse une tête

Pierre : C’est parfait… Ne bougez pas…Y a rien à changer… Je viens
Lise : Tu crois qu’on peut arrêter la musique ?

Pierre vient éteindre le gramophone et repart dans la salle de bain

Pierre : Vous n’aimez pas Brahms ?
Lise : C’est courageux par les temps qui courent d’écouter de la musique de Teuton.
Pierre : La plupart des gens ne savent pas que c’est du Brahms.
Lise : La plupart des gens ne savent pas que Brahms est Allemand.
Pierre : La plupart des gens sont des imbéciles…
Lise : …Ils préfèrent écouter la Marseillaise qui passe en boucle à la radio depuis trois jours.
Pierre : Faut dire qu’ça faisait un bon bout d’temps qu’on l’attendait la Marseillaise
Lise : En tout cas moi j’adore Brahms… mais ça dépend des occasions…

Pierre repart dans la salle de bain et revient avec un chevalet de peintre qu’il installe 

Lise : C’est chez ta mère que j’ai découvert tes tableaux … sa boutique était fermée et elle m’a proposée de me couper les cheveux à domicile… chez elle… chez vous.
Pierre : Chez nous… dans la cuisine
Lise : …et c’est là que j’ai vu tes tableaux que j’ai trouvé très beaux avec toutes ces femmes nues que j’ai trouvé très belles… Je ne savais pas que tu peignais… qu’avant la guerre tu avais fait les Beaux-Arts

Pierre commence à peindre

Pierre : Chez nous on est coiffeurs « de père et de mère en fils » alors pendant la guerre j’ai préféré respecter les traditions familiales pour remplir la gamelle.
Lise : Et maintenant qu’on est presque libre, tu vas pouvoir aussi faire l’artiste… et comme ta mère m’a dit que tu cherchais des modèles…
Pierre : …Vous vous êtes portée volontaire.
Lise : Elle est très fière de toi.
Pierre : Moi aussi je suis très fière d’elle.
Lise : C’est une héroïne dans la région, peu de femmes auraient eu le cran de faire ce qu’elle a fait.
Pierre : Elle a toujours été aux premières loges… Dans un salon de coiffure, les gens se confient encore plus que sur l’oreiller.
Lise : Encore faut-il avoir le courage d’aller tout raconter sans avoir peur de se faire chopper.
Pierre : Elle a eu peur… mais elle l’a fait.
Lise : Ton père, de là où il est doit être très fier d’elle.
Pierre (très autoritaire) : Sors de là ! Tout de suite ! 

Apparition de Jean, 35 ans, autiste, en fond de scène, un fusil de chasse à la main

Pierre : Tu sais très bien qu’il ne faut pas venir ici pendant qu’je peins 
Lise (un peu inquiète) : Bonjour Jean. 
Pierre : Vous connaissez mon frère ?
Jean : Bonjour Mademoiselle Berthier (pointant son fusil vers Lise)
Lise : Je vois souvent Jean au salon
Pierre : Jean adore aider, ranger et nettoyer… 
Jean : … Et passer le balai
Lise : C’est la première fois que je vois Jean avec un fusil
Pierre : Ne vous inquiétez pas il n’est pas chargé
Jean : Elle est jolie Mademoiselle Berthier
Pierre : Elle est jolie mademoiselle Berthier mais il ne faut pas la déranger pendant qu’je fais son portrait… Tu sais très bien que tu n’as pas le droit d’être là.
Jean : Alors je m’en vais ?
Pierre : Alors tu t’en vas et tu reposes le fusil de Papa
Jean : C’est pas l’bon moment ?
Pierre : Non Jean, c’est pas l’bon moment
Jean : Alors je m’en vais et je repose le fusil de Papa. 

Jean sort

Pierre : Depuis que notre père est mort Jean passe son temps dans la maison à se promener avec le fusil… Il attend l’bon moment. 
Lise : Le moment où on trouvera celui qui a dénoncé votre père.
Pierre : Celui ou celle… a priori c’est plutôt de c’côté-là qu’y a des soupçons…

Un temps 

Pierre : On a fêté la mort de Papa hier… un an jour pour jour… on a un peu trop arrosé ça… c’est pour ça que je me suis mis en retard ce matin… Chez nous on fête les morts à notre manière
Lise : Vous buvez des coups à leur santé…(gênée) si je puis dire…
Pierre : Vous pouvez… et comme on est les seuls communistes de France qui croyions encore en Dieu on n’a pas bu que du vin de Messe… Et vous du côté de la famille ?
Lise : Ca va très bien. Mon père est mort à la fin de la guerre d’avant et mon mari au début de celle-ci… Je n’ai plus que ma mère qui me déteste et je ne crois pas en Dieu… C’est pour ça que j’vais chez les autres quand je vois de la lumière… surtout quand ma coiffeuse m’invite chez elle pour une petite coupe 
Pierre : … Dans son salon ma mère repère des modèles potentiels… alors pour la coupe du mois d’après, elle se débrouille pour dire que la boutique est fermée…
Lise : …et à la maison, elle se débrouille pour que tes tableaux deviennent le sujet de conversation 
Pierre : Oui
Lise : Dans un pays de chasseurs, c’est important d’avoir une bonne rabatteuse… C’est le salon de coiffure qui finance l’artiste.
Pierre : En effet.
Lise : Et ça marche à chaque fois ? Toutes les femmes acceptent ?
Pierre : Presque à chaque fois … Y a pas mal de femmes qui ont besoin d’argent en ce moment…
Lise : …Et y a aussi pas mal de femmes qui ont besoin d’être déshabillées…
Pierre : Sauf que d’habitude elles savent qu’elles n’auront pas besoin de se déshabiller devant moi… Elles connaissent le principe.
Lise : Mais cette fois ta mère a décidé de garder le secret.
Pierre : Elle a peut-être senti que vous n’aviez pas besoin d’être rassurée.
Lise : Que j’étais prête à me déshabiller pour de vrai.
Pierre : …
Lise : Et là si j’ai bien compris, tu es en train de m’imaginer toute nue.
Pierre : Exactement… je peins des Nues avec des femmes habillées.
Lise : C’est troublant.
Pierre : C’est l’objectif.
Lise : ???
Pierre : Le trouble, c’est l’objectif… Je réagis émotionnellement au trouble.
Lise : Au trouble du modèle que tu déshabilles avec ton pinceau…
Pierre : Oui… Exactement… c’est cette émotion que je cherche à déposer sur la toile.
Lise : Une mise à nue sensuelle.
Pierre : Oui… on peut dire ça comme ça.

Lise : Sur tes tableaux les visages des femmes sont flous.
Pierre : Les modèles ne veulent pas être reconnus… surtout dans notre petite ville de Chartres… Alors de cette contrainte j’en ai fait un style… 
Lise : Les visages tu les recouvres du flou du trouble et les corps tu les déshabilles.
Pierre : Les corps je les imagine.
Lise : Et toi ça ne te trouble pas ?
Pierre : Je ne dirais pas ça comme ça.
Lise : Ca t’excite ?
Pierre : ????
Lise : Pardon. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça… je suis troublée.
Pierre : C’est le principe.
Lise : Alors si ça ne te trouble pas … ça te fait quoi… Enfin je veux dire tu fais ça pourquoi ?
Pierre : Par curiosité… Je suis curieux de peindre une femme troublée… J’ai l’impression de mieux la connaître… J’ai envie de mieux vous connaître… Quand je dis « vous connaître » je veux dire « vous » en général… vous les femmes…
Lise : Et pourquoi tu as envie de mieux nous connaître ?
Pierre : Par amour… par amour de l’humanité… A travers ma peinture, j’ai envie de vous déshabiller pour vous aimer… Enfin quand je dis « vous » …
Lise : C’est en général… nous les Femmes
Pierre : Oui
Lise : Et là tu arrives à m’aimer ? Tu trouves que je suis assez troublée ?
Pierre : Je vous trouve assez… troublante… émouvante…
Lise : Et tu arrives à bien me déshabiller ?
Pierre : Oui… je crois que j’y arrive

Jean-Philippe Daguerre, auteur et metteur en scène

Le petit Coiffeur de Jean-Philippe Daguerre – création prévue pour le festival OFF d’Avignon au théâtre Actuel et reprise à Paris au Théâtre Rive Gauche en Octobre 2020. avec Brigitte Faure, Charlotte Matzneff , Félix Beaupérin , Arnaud Dupont et Romain Lagarde

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Crédit photos © Ariane Duplaceau, © Alain Blanchot et © Jean-Philippe Daguerre

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