Monsieur S

Les cloches sonnent les douze coups de midi, au moment où je m’engouffre dans l’entrée de ce célèbre théâtre parisien. Son architecture épurée, presque martiale, en fait un bijou de l’Art déco. 

Légèrement en retard, je dévale le grand escalier, direction le foyer. La vue est imprenable. Avant de rejoindre le petit groupe de journalistes, d’attachées de presse, mon regard se perd au loin, fasciné par la vision unique, de cette Dame de fer, droite, hiératique. J’aimerais m’attarder, prendre le temps, rêver. Je ne suis pas là pour ça. Aujourd’hui c’est grand-messe. Le directeur du festival Montpellier Danse dévoile la programmation de la prochaine édition. L’homme est un tribun. Il adore parler. Il fait le show. 

Tout en écoutant son discours, sa présentation de saison, des artistes présents, je scrute l’horizon. C’est à ce moment-là que je le vois. Visage anguleux, cheveux châtains coupés très courts, il semble ailleurs, perdu dans ses pensées. Il y a dans cette attitude, une fragilité, un charme détaché, qui attire, envoûte. Malgré son look décontracté, son survet gris, il a l’air stressé, en retrait, comme s’il ne comprenait pas totalement ce qu’il faisait là. Les autres intervenants exécutent l’un après l’autre leur partition. Concentré, les traits tirés, c’est à son tour de prendre la parole. La voix claire, le ton posé, il s’anime, se détend. Évoquer son art, expliquer ses projets, avec une passion communicative qui lui donne des ailes. Son concept retient l’attention. Son sourire, son aura font le reste.

La conférence à peine terminée, je sais que j’ai envie d’en savoir plus, de connaître son histoire, son rapport à la danse, au corps, comprendre ses motivations. Ce ne sera pas ce jour-là. Il ne reste que peu de temps, au pot. Il a repris ses airs de garçon sauvage, d’enfant sage. Il ne se mêle à aucun groupe, échange quelques sourires. Clairement, il n’est pas son aise. Il profite d’un moment de brouhaha, pour filer à l’anglaise. 

Quelques semaines plus tard, le rendez-vous est pris pour un entretien téléphonique. Il vit non loin de la ville rose, où il a fait des études. Il aime la nature, l’espace. Il s’est installé dans un village. Très vite, malgré la distance, je retrouve le jeune homme volubile. Son métier est un puissant moteur. Dès qu’il aborde sa passion, ses créations, il est disert et pourrait parler des heures. Mais le temps est compté. L’interview dure une bonne heure. Il m’a donné l’eau à la bouche. Anthropologue de formation, il puisse dans cette science la matière à son art. Son approche de la danse, de l’écriture chorégraphique est en cela empirique. Il étudie les gestes, en décompose chaque morceau, en travaille chaque étape. Le mouvement des os, des muscles, lui sert de base. Le rapport à l’autres, aux autres, de fil rouge. 

L’été arrive vite. Direction Montpellier. Je retrouve mon sud, la mer méditerranée, mon père. Pas le temps de chômer, où d’aller à la plage, l’emploi du temps est chargé. Chaque jour, un à deux spectacles à voir, à digérer, à analyser. Il faut aussi participer aux rendez-vous pros, aux rencontres, discuter avec les chorégraphes, les danseurs, pour mieux appréhender leur univers, découvrir qui ils sont hors des plateaux, des moments de représentations. Les heures défilent, les jours aussi. La veille de sa première, on se voit enfin autour d’un verre. Toujours un peu lointain, il lui faut un peu de temps pour être en confiance, pour se livrer, pour accepter de laisser tomber le masque du créateur un peu trop cérébral, un peu trop poseur. C’est sa manière de se protéger, de rester en retrait. Peut-être aussi, la peur de décevoir. L’attente sera de courte durée. Une nuit, une matinée, et il est temps de se diriger vers le lieu de la représentation.

Après une courte balade en tram, une petite marche sous un soleil de plomb, j’arrive à bonne destination, un théâtre universitaire. A l’intérieur, Il fait bon. La clim rafraichit agréablement l’air. Des fontaines à eau permettent de se réhydrater. Une bonne centaine de personnes attend devant la salle. La sonnerie retentit. Le public s’installe. Le noir se fait. Le voyage commence au plus près de la nudité des corps, des muscles bandés, des ondulations, des gestes hypnotiques. Comme beaucoup, je suis transporté, touché par la démarche. 

Le soir même, on débriefe, partage nos réflexions, échange nos ressentis. Commence une autre aventure, une autre histoire. Beaucoup de connivence, de complicité, il évoque l’envers du décor, les difficultés des compagnies à créer, à monter de nouvelles productions, de tourner les spectacles existants. Le visage est plus détendu. Il se livre plus facilement. Il est autre. Vivant, humain, volubile, il se dévoile. Le festival continue, je reste, il part. 

Les mois passent, les ans. Nous prenons souvent des nouvelles l’un de l’autre. On se recroise à Avignon, à Montpellier bien sûr, mais aussi à Paris. Il est de moins en moins confiant avec l’avenir. Il s’inquiète. Les budgets sont de plus en plus serrés, les dossiers de plus en plus nombreux. Il y croit encore. Sa vie est sur les plateaux. Son désir d’écrire de nouvelles pièces, sa volonté de monter son travail est toujours là, en lui. Il ne baisse pas les bras, malgré la lassitude, l’incompréhension entre art et économie. Ardent, exalté, loin de la première impression que j’avais de lui, il vibre, s’agace, s’irrite. Le corps fatigue parfois, mais pas la passion. Il pense à l’après, à un autre ballet, un autre solo. Il a la fougue des autodidactes. Il n’a pas fini d’étonner, de surprendre, de brouiller les pistes, de bouger les lignes.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Crédit photos © Ioran Chourrau, © OFGDA

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