Arrachée au ghetto, jetée sur la scène

Chapitre 8 de l’autobiographie d’ Holly Woodlawn.

Le tournage commença par un frais après-midi d’octobre 1969 et j’avais trimé pendant des heures sur ma figure et mes cheveux pour que le public me découvre sous mon meilleur jour. Je peux vous dire qu’ils s’en sont souvenus, de mon meilleur jour ! En revoyant le film aujourd’hui je suis presque un peu choquée aussi.
Je ne savais absolument pas quoi mettre et j’avais une idée très vague de mon personnage, du coup j’ai enfilé une robe lavande (un truc de seconde main prêté par Jackie Curtis) et un vieux manteau de fourrure.
Je suis arrivé devant la maison de Paul (située sur la 6ème rue entre la première et la deuxième avenue) à 13h pétantes. J’étais super nerveuse et j’avais ramené Johnny, mon mini-hippie, pour le soutien moral. Paul nous emmena à la cuisine où il me présenta Jed Johnson, qui faisait office de coursier, de chef électro, de machiniste et de monteur. Puisque personne n’était vraiment là pour l’aider, Jed représentait à lui seul l’équipe technique.

Andy n’est jamais venu sur le plateau, il découvrait les rushes quand le labo les avait développés. Sa réaction était toujours la même : « C’est génial ! ». Quoi qu’on lui montre, c’était toujours le même « génial » ! Des années plus tard, Jackie Curtis me raconta comment, pendant le tournage de Women In Revolt, elle avait demandé à Andy de filmer lui-même toutes ses scènes, mais Andy avait chargé la pellicule à l’envers. À mon avis Miss Curtis a dû nous faire une crise de mythomanie en colportant cette légende car je crois qu’Andy n’est jamais passé derrière une caméra et que, même s’il l’avait voulu, Morrissey ne l’aurait pas laissé faire.
Cet après-midi-là, alors qu’on s’apprêtait à tourner ma première scène, on me présenta la star du film ; Joe Dallesandro. On s’était déjà salués par le passé pendant mes balades à la Factory avec Jackie mais pour la première fois nous allions vraiment nous parler et j’étais nerveuse. Joe était gentil, mais très silencieux. Je ne me sens jamais vraiment à l’aise avec quelqu’un qui ne manifeste aucune sorte d’émotion à mon égard. De l’amour, de la haine, du chaud, du froid, qu’importe ! J’ai juste besoin d’avoir une idée de ce qu’il éprouve pour moi pour réagir. Mais avec Joe cela ne marchait pas, impossible de savoir ce qu’il pensait et cela me mettait très mal-à-l’aise. Est-ce qu’il me prenait pour une dingue, est-ce qu’il m’appréciait, je ne ressentais aucune onde. J’avais surtout l’air de le laisser complètement indifférent. Pendant la plus grande partie du tournage j’ai fait très attention en sa présence. Je ne voulais ni l’offenser, ni lui faire peur. Et puis surtout je ne voulais pas m’en prendre une ! Je le respectais comme acteur et j’essayais de faire de mon mieux.

Après les débuts du tournage je commençais à me sentir mieux en sa présence. Il était très gentil avec moi et me ramenait toujours de la bière, de la Old English 800 ou de la Miller High Life ce qui donna plus tard l’idée à Morrissey que j’utilise une de ces bouteilles comme sex toy. Au nom de l’art nous étions prêts à faire n’importe quoi ! Je me souviens que Joe était d’une aide précieuse sur le tournage, offrant d’aider à balayer le sol ou bouger les projecteurs. Son attitude pragmatique me surprenait car il n’avait absolument pas l’air affecté par ma présence, moi la magnifique Superstar de Warhol.
Paul essayait de me mettre à l’aise en décrivant mon personnage et la scène. À ce moment-là il ne savait pas encore exactement où le film allait, ni quel serait son titre. Il m’avait juste décrit l’histoire d’un junkie (joué par Joe) qui vit sur mon dos dans un trou sordide, tout en multipliant les conquêtes dans le but de leur extorquer quelques dollars pour acheter de l’héroïne.
Une fois que tout le monde a fait connaissance et que mes nerfs se sont calmés, nous sommes allés sur le décor. Je m’attendais à un vrai plateau de cinéma mais c’était juste la cave de Paul censée représenter mon appartement. Jed a posé deux lampes, une à gauche une à droite, et a commencé à charger la pellicule dans une vieille caméra 16mm qui ne payait pas de mine. Une fois éclairée, la cave se métamorphosa complètement. Soudain j’avais l’impression d’être sur un vrai plateau, et les papillons se précipitèrent dans mon estomac. Mais c’était excitant et j’ai adoré ça.

Le « décor » se résumait à un lit métallique usé, une veille cage à oiseau et le chien de Joe. Au milieu de la pièce un piège à homards faisait office de table à cocktail et un vieil évier servait de pissotière. Paul pouvait avoir des idées brillantes, et les avoir vite. Il se pointait, préparait la scène, distribuait aux acteurs quelques phrases importantes et leur donnait les grandes lignes de leurs rôles. Tout le reste c’était de l’improvisation. C’était facile à l’époque ! Pas besoin de scripts avec des belles petites gueules comme les nôtres !
Puisque Trash était l’histoire d’un junkie en recherche de came, Paul décida que mon personnage devait représenter symboliquement l’addiction de Joe en vendant la camelote que je trouvais dans les poubelles. Pas trop dur d’entrer dans la peau du personnage puisqu’il m’était arrivé plus d’une fois de dormir dans le caniveau. Moi aussi je barbotais dans la drogue et vivais dans l’insalubrité la plus totale, mais les ressemblances s’arrêtaient là. J’aimais les belles choses de la vie, comme l’alcool et les pilules, et je n’avais jamais collectionné les ordures. Et puis je n’avais aucune attirance pour Monsieur Dallesandro. Je ne dirais pas que je ne le trouvais pas séduisant, il était trop séduisant ! Et puis pas besoin d’ajouter qu’il était marié et qu’il avait un enfant. Mais surtout j’avais mon Johnny, qui était plus drôle qu’une tripotée de singes et plus viril qu’une écurie d’étalons !

Dans la scène d’ouverture je me prélasse dans mon appartement négligé pendant que Joe déplace l’évier. Puis il s’allonge dans le lit pour faire une sieste et ça m’énerve car il a envie de dormir et moi j’ai envie de baiser. Comme toutes les femmes dont la libido frôle la dépression nerveuse, je me lance dans une tirade féroce contre lui, l’accusant de s’endormir à chaque fois que je veux parler, de passer son temps à traîner dans les rues pour trouver de la drogue et d’abuser de mon hospitalité.
 « Hey abruti, hey connard ! Bouge de mon lit ! T’es qu’un parasite, espèce d’enculé ! » (Je vous prie de remarquer la qualité de mes dialogues !)
Et comme la caméra continuait de tourner, eh bien je continuais à fulminer. Tous mes nerfs contractés s’étaient libérés, et la folle personnalité de cette femme est brusquement sortie de moi. Je ne pensais vraiment pas en être capable car en vrai j’étais une personne timide et discrète… enfin la plupart du temps. J’ai donc continué à crier, à hurler et avant de comprendre ce qui m’arrivait, la scène était terminée. Pas d’autre prise, pas de coupe, pas d’autre angle de caméra et personne pour me repoudrer. Je me suis dit : « Alors c’est comme ça qu’on fait un film d’Andy Warhol ! » J’ai adoré ! Paul allumait la caméra, je m’enfilais une gorgée de bière et hop, on jouait. Quoi de plus sain et de plus naturel ? Prends ça Stanislavski ! Nous avions notre propre méthode d’acting : le cœur sincère et l’âme festive. Et envoyez la binouze ! J’avais l’impression qu’on avait rien fait de mieux depuis Sarah Bernhardt. Il suffisait d’oublier ses belles manières féminines et de laisser apparaître ma pute des bas-fonds dans toute sa nature de suceuse manipulatrice, vicieuse et radine. Quel rôle délicieux !

Le tournage se termina à quatre heures de l’après-midi et on me fit signer un papier de cession de droit d’image. J’étais tellement heureuse, j’avais l’impression d’avoir signé un contrat en or avec un grand studio hollywoodien ! Paul me remercia, me tendit mon chèque de 25 dollars et me dit de l’appeler la semaine suivante si je voulais voir les rushes. On a célébré ça dignement avec mon Johnny entre chez Max et le septième ciel ! Fini le buffet à volonté des ploucs, à nous la vraie bouffe : une carafe pleine du meilleur vin, deux grandes queues de homards et autant de steaks pour un parfait terre et mer. Ouais à l’époque on pouvait faire beaucoup de choses avec 25 dollars ! Andrea Whips Feldman, qui se faisait maintenant appeler Andrea Whips Warhol, nous remarqua de loin, calés dans nos banquettes, et hurla « Holly, chériiiie ! » avant de s’effondrer, se prenant les pieds dans ses fanfreluches.
 « Et putain ! » s’écria-t-elle en se relevant, puis elle balaya ses vêtements de la main et reprit son chemin vers nous. Andrea était un éclair blond avec une voix mi Zsa Zsa Gabor mi crissement de pneus. Superstar comme moi elle devait aussi apparaître dans Trash mais selon elle, c’était SON film et elle en était LA star.
 « Hey tout le monde ! J’ai une annonce à faire ! » hurla-t-elle au milieu du brouhaha de la foule en s’approchant de notre table « Votre attention ! – Hey ! »
Personne ne prêtait vraiment attention à sa requête ce qui l’exaspéra.
 « Hey vous allez fermer vos gueules maintenant ! Vous ne savez pas qui je suis ! Je suis Madame Andy Warhol alors vous allez la boucler ! ». La foule se tut, médusée. « Je vous présente Holly Woodlawn, elle joue dans mon prochain film ! Holly baby, je vais faire de toi une star, je vais faire de toi une superstar car je suis Andrea Whips Warhol ! »
La foule, composée essentiellement d’amis, applaudit la bruyante alcoolique espérant la calmer pendant que la sécurité s’approchait d’elle pour la foutre dehors.
 « Hey ! HEY ! » brailla-t-elle en donnant des coups de coude aux deux gaillards qui venaient de l’attraper pour l’éjecter. « Putain mais je suis Madame Andy Warhol ! Je suis une Superstar ! Vous ne me connaissez pas ? Hey ! »

Voilà c’en était fait de Madame Andy Warhol. Elle passait son temps à hurler, crier et répéter qu’elle était mariée à Andy. Une fois elle a vraiment touché le fond à la Factory et jeté par terre les machines à écrire des secrétaires. Je me suis toujours dit que ses coups de folie faisaient partie de son glamour mais la vérité c’est qu’elle était née avec un grand verre à cocktail à la place du cerveau.
Et puisqu’on parle de cocktails, je caressais mon Martini tandis que Johnny, assis en face de moi, m’aidait à retrouver mon amour-propre. J’avais l’impression d’avoir horriblement mal joué l’autre jour, mais Johnny me défendait.
 « Tu étais bonne, Holly, vraiment ! »
 « Tu te fous de moi ? J’étais horrible ». Je le croyais sincèrement mais au fond, qui a jamais été heureux de voir sa première performance à l’écran ? Et puis j’étais tellement ridicule dans cette robe. Je ressemblais à Miss Biafra ! Et cette coiffure qui m’avait pris des heures à réaliser, on aurait dit que j’avais reçu une bombe atomique sur la gueule. Sans mentionner le fait que mes dents étaient tellement en avant que je n’arrivais pas à fermer mes lèvres et que j’avais une cavité qui ressemblait au Trou Noir de Calcutta ! L’horreur !

J’étais désespérée car je voulais vraiment qu’on me prenne au sérieux comme actrice. La plupart des Superstars étaient juste des tarés qui étaient célèbres pour leur étrangeté. La plupart n’étaient pas reconnus pour leur talent mais pour le malaise qu’ils causaient. Ils criaient au monde : « Regardez-moi je suis fabuleux ! » la plupart des gens avalaient leurs conneries et les trouvaient vraiment fabuleux. Ou du moins intéressants. Je voulais être la première Superstar reconnue pour son talent et pas pour sa démence. Je ne me contentais pas de poser devant la caméra en criant et en agitant les bras. J’avais fait de mon mieux et je m’étais plantée. Enfin c’est ce que je croyais.
Trash contrastait réellement avec les productions plus prosaïques de la Factory, qui étaient beaucoup plus terre-à-terre. Andy allumait la caméra et la laissait tourner jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de pellicule. Pas vraiment besoin d’imagination. Et les gens appelaient ça de l’art ! C’était de la merde.
C’est Paul Morrissey qui a complètement rénové l’esthétique Warholienne du film ; il y ajouta de la fiction et une structure. C’était un réalisateur volontaire et il en résulta que Trash fut la première production Warhol à être considérée comme « mainstream ».

La semaine passa et je décidai de ne pas appeler Morrissey pour voir les rushes, j’avais trop honte. Je ne voulais pas me voir à l’écran et encore moins dans une salle de projection entourée des gens de la Factory. Je décidai donc de mettre cette expérience derrière moi et de reprendre ma vie dans le théâtre, mais Johnny me harcelait pour que j’appelle.
 « Allez Holly, passe-lui un coup de fil, tu es sûrement géniale, et si tu ne l’es pas qu’est-ce que tu risques ? Il y a toujours l’open bar ! ».
Okay, c’est ça que je voulais entendre. J’ai décroché le téléphone et composé le numéro, mais je redoutais l’humiliation qui allait s’ensuivre.
 « Bonjour, est-ce que Paul est là ? » demandais-je à la femme qui décrocha le téléphone.
 « C’est de la part de qui ?
– Hum dites-lui que c’est Holly. Holly Woodlawn. »
J’étais tellement gênée, je redoutais qu’elle me hurle dessus avant de raccrocher mais au contraire sa voix se fit plus légère.
 « Oh Holly, bonjour ! Attendez, je vous le passe. »
Mon dieu, elle n’avait pas filtré mon appel, je n’arrivais pas à y croire. Peut-être qu’elle m’avait pris pour Holly Solomon, la collectionneuse d’art contemporain ? Paul répondit.
 « Hey, Holly salut ! Tes scènes sont super. Tu veux passer disons demain pour voir les rushes ? »
– Oui, bien sûr !
– Ouais alors viens demain après-midi vers 15h30. On va faire une projection. Et dis-moi, tu serais libre pour tourner une autre scène ? »
J’avais bien entendu ? Du coup je lui fis répéter sa question. J’étais sonnée. Il voulait vraiment que je revienne pour une autre scène. J’aurais adoré lui faire le coup de « laisse-moi regarder mon agenda… Hum… Je peux te rappeler dans quelques jours ? » Mais j’ai rougi et je me suis empressée d’accepter. Après avoir raccroché j’ai donné un coup de talon par terre et j’ai hurlé « Ils veulent que je revienne ! ».

Johnny et moi sommes allés à la Factory pour voir les rushes et j’ai été scotchée. J’étais là, à l’écran, je ressemblais à Broom-Hilda ! J’avais l’air haineuse. J’avais passé des heures à me préparer pour cette scène et je donnais l’impression d’être à peine sortie de mon lit. J’étais mortifiée. Comment j’avais pu penser me trouver belle en déambulant dans ces fripes avec les cheveux en pétard ? Je savais que j’aurais dû investir dans un grand miroir. Mais malgré les trous dans mes dents, mes cheveux en pagaille et mon corps dégingandé, j’étais plutôt drôle. Le public présent à la projection a très bien réagi à ma scène et moi-même j’en ai ri avec eux. Peut-être que j’avais un peu de talent après tout.
Les projections de rushes à la Factory étaient devenues un vrai événement. Comme un vernissage, avec des producteurs, des réalisateurs, des conservateurs de musée qui se pointaient pour voir comment le film avançait. Plein de Superstars se pomponnaient et y voyaient une occasion de se montrer avec la jet set. À ce moment-là Andy et moi étions devenus plus familiers et il me félicitait pour mon glamour et ma présence à l’écran. J’étais tellement émue par ses compliments que je lui ai demandé de payer mon loyer !
Pour tout dire c’est Miss Curtis qui en a eu l’idée. Johnny et moi étions fauchés et sans autre endroit où aller que la rue quand Curtis me prit à part chez Max et me dit « mais demande à Andy, il te les donnera ».
 « Je ne peux pas, Jackie. Tu me connais. J’ai la trouille. Ça me fait bizarre de demander. »
Oh allez ! Il te doit bien ça. Il va se faire du blé sur ton dos. Tu crois que je me gêne moi ? »

C’était la stricte vérité. Curtis piochait allègrement dans le pot de la comète Warhol et croyez-moi ça ne la dérangeait pas. Moi je trouvais ça trop dégradant jusqu’au jour où je n’ai plus eu le choix. Soit je demandais un coup de main à Andy, soit on nous expulsait Johnny et moi. Je suis donc allée à la Factory où Andy me donna un chèque de 350 dollars pour mon loyer et un de cinquante en plus pour manger. Je lui en étais vraiment reconnaissante et on a filé chez Max avec Johnny, échappant une fois encore au buffet à volonté des tocards.
Ma deuxième scène arriva une semaine plus tard. Cette fois je voulais vraiment être belle. Je mis mon manteau en chameau avec le col en fourrure et me suis démenée pour arranger mes cheveux. J’ai aussi repris une robe de Jersey noire en lui enlevant les manches et en la raccourcissant un peu au-dessus des genoux.
Je me suis pointée avec Johnny et pendant qu’on attendait l’arrivée de Jed dans la cuisine, Paul demanda à Johnny s’il avait de l’expérience en tant qu’acteur. Il n’en avait pas mais Paul avait en tête une scène où je ramassais un gamin dans la rue et le ramenais chez moi en lui faisant croire que j’allais lui vendre de la came. Mais ce que mon personnage voulait vraiment, c’était baiser ! Johnny a trouvé l’idée marrante et Paul est monté lui chercher une veste de costume. Il allait jouer un lycéen BCBG débauché par une putain dépravée. Vous voyez un peu le niveau d’improvisation du film ? Paul écrivait son scénario en fonction de nous.

Dans la scène je ramène Johnny à la maison pendant que Joe passe le balai. Cette fois la cave de Paul était propre. Je prenais l’argent de Johnny et courais hors de l’appart pour aller acheter la dope pendant qu’il m’attendait avec Joe. En revenant je devais faire un faux shoot à Johnny avec une infâme seringue pour chevaux puis violer le pauvre jeunot.
’était étrange au départ car Johnny était vraiment mon mec mais il s’est véritablement transformé en lycéen devant mes yeux. Il s’est révélé être un très bon acteur et savait instinctivement comment jouer la scène, je n’avais plus qu’à réagir. La journée de tournage se passa vraiment bien et Paul a toujours dit que c’était sa scène préférée du film.
Les rushes étaient même tellement fabuleux qu’on me demanda de revenir une troisième fois et les gens de l’underground ont commencé à voir en moi une interprète valable. Ils venaient me parler chez Max pour me dire qu’ils avaient vu les rushes et flattaient mon ego. Une nuit on marchait devant le comptoir avec Johnny quand une voix écorchée par la cigarette cria « Holly ! ». Je me retournai pour découvrir au bar Miss Sylvia Miles avec ses cheveux blonds miroitants, ses longs cils noirs et ses dents blanches brillantes qui composaient un sourire impeccable. Elle avait de quoi sourire car elle était flanquée de deux charmants jeunes hommes.
 « Je viens de voir les rushes à la Factory et tu es merveilleuse ! » me dit-elle, radieuse. Mon dieu ! Sylvia Miles venait de me dire que j’étais merveilleuse ? Je n’en revenais pas. Elle était nominée aux Oscars pour son rôle dans Macadam Cowboy et elle m’avait trouvé bonne ? C’était la consécration ultime.

On tournait les samedis et dimanches après-midi, seulement une ou deux heures à la fois, et jamais deux jours consécutifs. Une fois que Paul avait vu les rushes du jour, il imaginait la suite. Au troisième week-end de tournage ma tête tournoyait sous l’effet des compliments venant de ceux qui voyaient les rushes. Je commençais vraiment à me prendre au jeu et je faisais de mon mieux pour bien jouer. Je jouais une scène avec une femme du nom de Diane qui était censée être ma sœur enceinte et j’avais décidé que j’élèverais son enfant. J’ai plongé dans les profondeurs de mon âme pour en sortir quelque chose dont Lee Strasberg aurait été très fier mais c’était plat. J’avais perdu en spontanéité et c’était devenu blaaaaaah… Je crois que j’étais allée puiser si profond que je m’étais perdue !
Diane était gentille mais profondément incomprise. Les gens la prenaient pour une sorcière car elle s’habillait en noir, s’intéressait au mysticisme et jouait avec des cristaux. À l’époque elle était enceinte d’un Israélien qui s’appelait Achem. Elle avait le visage pâle, les cheveux frisés, les dents en avant et tout le monde nous prenait pour des sœurs.
Il y a une scène où je surprends Diane et Joe en train de baiser dans mon lit, je lui crie dessus et je la fous dehors. Je me sentais trop mal car c’était vraiment une personne très douce, mais je l’ai fait quand même. C’était pas terrible. Et elle a eu le culot de sourire pendant toute ma tirade. Je pense que ça l’amusait de me voir me transformer en bête aussi vite.

Il y avait aussi cette scène en extérieur qui était si embarrassante. On s’était baladé dans le van de Joe pour trouver le décor dans les recoins les plus sales du Lower East Side vers l’avenue D. C’était le QG de junkieland, les tréfonds de l’enfer. Finalement Paul remarqua un tas de décombres près d’un immeuble dégoûtant. Il y avait un matelas et une commode au milieu de la rue et il eut la bonne idée que mon personnage veuille les prendre pour les ramener chez elle.
La caméra était installée à l’intérieur du van avec Paul et Jed tandis que Joe et moi étions dehors avec les voyous. Je ne sais pas pour Joe mais moi je flippais en entendant les junkies portoricains m’appeler depuis le trottoir « Mira, bébé, mira ». Puis ils pressaient leurs lèvres en faisant des bruits dégueu. « T’aimes ça hein Mammi, tu veux en goûter ? » me disaient-il en se caressant l’entrejambe. Et moi je me disais « J’te pisse dessus enculé, moi je suis une star ». Okay c’était un film cheap tournée sans autorisation dans les bas-fonds de la ville, mais c’était un film quand même. « Je suis une actrice, pas ta puta » je répondais fièrement en marquant mon territoire.

Alors qu’on tournait, un coup de vent arracha mon chapeau. La semaine suivante cela surprit quelques spectateurs pendant la projection des rushes. Mes cheveux avaient l’air très courts dans la scène, pas aussi désordonnés que dans les précédentes. Je les avais attachés en chignon avec soin.
Quelqu’un murmura : « Elle ne portait pas sa perruque ». Ma perruque ?!! Je n’en ai jamais porté de ma vie ! Mais apparemment cette personne avait cru que j’étais sorti de mon rôle. Oh ma chérie, s’il y a une frontière que j’allais franchir ce n’était pas celle du personnage, mais plutôt celle de la morale. Et c’est arrivé le jour où Paul a eu l’idée que, usée par la frustration sexuelle, je me masturbe avec une bouteille de bière ! On était sur le point de faire exploser l’anus, pardon, les annales de la décence au cinéma. J’ai essayé de l’oublier par la suite mais il n’existe pas assez de dope dans le monde pour le permettre.
Tout a commencé avec Joe, Paul et moi en train d’attendre que Jed finisse de charger la pellicule dans le magasin. Paul cherchait des idées et accoucha d’une sacrée perle. Il voulait que je branle Joe. J’étais choquée ! J’étais atterrée ! J’étais une comédienne, pas une actrice de porno !
 « Je ne veux pas le montrer à l’écran » me dit Paul « On peut faire croire que tu le fais hors caméra ».
Joe et moi étions positionnées de façon à ce que le spectateur pense que j’agitais ma main à l’intérieur de son jean et je me sentais complètement idiote à faire ça dans le vide.

Le personnage de Joe n’arrivait pas à bander à cause de son addiction à l’héroïne alors Paul suggéra que je remédie à ma frustration en m’enfonçant une bouteille vide ! J’étais encore plus choquée mais comme une bonne actrice professionnelle je m’exécutai. Évidemment l’action était simulée, c’était un vrai numéro de cirque. J’étais allongée sur le matelas avec pour seul vêtement ma petite culotte rose, un drap et mon vernis à ongles Revlon. Le drap glamoureusement arrangé pour ne pas montrer ma nudité, je me suis lancé.
C’était parti ! En position fœtale à travailler la bouteille en allers-retours entre mes jambes, je gardais mon glamour, cachais ma culotte et montrai ma belle manucure. Je me sentais comme une acrobate. Je peux te dire que l’actrice à l’intérieur de moi est vraiment apparue. Je pataugeais dans le rôle comme un cochon dans le caca. Le matelas dandinait, les ressors grinçaient, mes hanches s’agitaient et je laissais monter les plaintes de plaisir jusqu’à arriver à un tumultueux orgasme simulé !
Joe attendait passivement sur le sol et j’étais complètement démoralisée, ayant l’impression d’être passée pour une idiote. Mon personnage était dans une telle détresse pour en arriver à des extrêmes pareils, j’ai attrapé les bras et les jambes de Joe et lui ai fait promettre de ne plus jamais avoir à faire ça. La scène se déroulant, je fus pris d’une telle émotion que je me mis à pleurer, Joe prit ma main et la serra dans la sienne. Ça m’a bouleversé et m’a fait sentir mieux car c’était la première fois que Joe me témoignait une telle amitié. Jusqu’à ce moment-là, je ne savais pas ce qu’il pensait de moi, mais après ça la glace était brisée.

Quand on me demanda de simuler un acte sexuel avec une bouteille, je ne pouvais pas savoir que cela m’embarrasserait pour le restant de mes jours. Moi je faisais ça pour l’art et je me foutais de ce qu’on pouvait penser. Mais j’ai vite compris que ce que je prenais pour des actes beaux et libres étaient en fait des singeries désespérées pour attirer l’attention. Plus tard en voyant les rushes je me suis dit « Oh mon dieu qu’est-ce que je viens de faire ? ». J’étais humiliée. J’étais là le cul à l’air, à m’exciter sur une bouteille vide. J’en tremble encore rien que d’y penser, mais le pire c’est que les gens ont cru que je l’avais fait pour de vrai !
 « C’était comment ? Tu n’as pas eu mal ? Tu n’as pas eu peur ? » Voilà les questions qui allaient me tomber dessus.
S’ils avaient vraiment fait attention ils auraient remarqué qu’on voyait ma culotte dans certains plans et que c’était impossible que je l’aie fait pour de vrai.
Heureusement il y a ceux qui trouvèrent la scène touchante, ce qui me réconforta un peu. Certains en eurent même la larme à l’œil.
 « Au contraire, les copains » je répondais en rigolant « ça m’a collé une flopée d’hémorroïdes ». Et ils prirent ça au sérieux !

On tourna la dernière scène un week-end au printemps. Michael Sklar joue un assistant social qui tombe sous le charme de mes chaussures. J’essaye de l’arnaquer pour qu’il nous file des allocs en simulant une grossesse mais tout tombe à l’eau quand je me lève pour défendre mes droits et que l’oreiller qui faisait office de faux ventre tombe par terre.
C’était ma première expérience de jeu avec un acteur professionnel et syndiqué. Il avait un CV impressionnant. Il faisait partie de la troupe Second City et c’était un mec très marrant. Quand on ne tournait pas on se marrait et dès qu’il entendait action il se métamorphosait en assistant social casse-couilles et me détestait. J’étais très intimidée et je cherchais mes mots jusqu’à ce que Michael fasse une blague sur les négros qui font des gosses tous les neufs mois pour être indemnisés. Oh putain, j’étais livide. Beverly Johnson était LA top model de l’année et il se permettait de faire ce genre de blagues. La NAACP qui se battait pour les droits des gens de couleur allait faire interdire le film ! Ça m’a mis dans une telle colère que je suis sortie du personnage pour m’en prendre directement à lui. Fini Holly Santiago, Holly Woodlawn était de retour. Je vous passe les détails de la bagarre au poing et des cris qui s’ensuivirent.
On a dû refaire la scène cinq fois ! Michael n’était jamais satisfait de sa performance et mon oreiller ne tombait jamais au moment voulu. Il nourrissait en permanence son personnage et en réaction je faisais pareil avec le mien. A la fin du tournage je ne le supportais plus. Avant ça on tournait mes scènes en une prise. Je veux dire, allez quoi ! Y’avait qu’un angle de prise de vues. À la sixième prise j’ai compris que monsieur voulait de la nuance !

Andy ne venait jamais sur le plateau mais pendant les projections de rushes il commentait souvent mes performances. « Tu vas devenir une grande star » me dit-il avant que le film soit terminé. Et moi j’ai cru ses balivernes. C’est comme si Zeus armé de ses éclairs m’avait promis la divinité.

Traduction française de Charles Bosson, Sugar Deli et Pierre Maillet

Chapitre 8 d’ A Low Life In High Heels
The Holly Woodlawn Story

Autobiographie inédite en France de Holly Woodlawn
 (écrite en collaboration avec Jeffrey Copeland)

Avec l’aimable autorisation de Pierre Maillet, Charles Bosson et Sugar Deli – Ce texte a servi de base au spectacle One Night With Holly Woodlawn ? de Pierre MailletHoward Hughes, Billy Jet Pilot, Luca Fiorello et Thomas Nicolle. En tournée la saison prochaine.

Crédit photo © DR et © Tristan Jeanne-Valès

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

Dernièrement

Épilogue

Avec l'aimable autorisation de Pierre Maillet, de Charles Bosson et Sugar Deli,

En cavale

Avec l'aimable autorisation de Pierre Maillet, de Charles Bosson et Sugar Deli,

Larguez les bombes

Avec l'aimable autorisation de Pierre Maillet, de Charles Bosson et Sugar Deli,
Aller à Haut