Anne Brochet, l’insaisissable

Comédienne, autrice, Anne Brochet est sur tous les fronts en cet hiver 2019. Alors que son cinquième roman vient d’être publié aux Éditions Grasset, elle s’apprête à reprendre aux Bouffes du Nord son rôle dans Architecture, la saga théâtrale de Pascal Rambert ouverture du Festival d’Avignon. Un retour sur les planches salvateur pour une artiste à fleur de peau. 

Bien que peu présente, ces derniers temps, des écrans de cinéma, des affiches de théâtre, du sol français, Anne Brochet n’a pas dit son dernier mot. Passionnée, lumineuse, parfois lunaire, elle a cette fièvre, cette délicatesse, cette fragilité qui fait d’elle une artiste à part. Bien sûr, ses premiers pas devant la caméra dans Masques de Claude Chabrol, où elle joue la filleule maladive de Philippe Noiret, ses faces-à-faces amoureux avec le monstre sacré, Gérard Depardieu, font partie de la mémoire du cinéma français. Poignante Roxane dans Le Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau, évanescente Madeleine de Sainte-Colombes dans le magnifique Tous les matins du monde d’Alain Corneau, la jeune première a marqué les esprits, mais s’est aussi brûlée les ailes, portée aux nues trop vite, trop tôt. 

Prenant de la distance, Anne Brochet a su rester là, en filigrane toujours présente, couchant sur le papier des histoires inspirées de sa vie, de ses expériences, montant sur les planches pour défendre les textes de Becket, de Shakespeare, de Melquiot ou de Marivaux. Impressionnante de grâce, de justesse, dans la cour d’honneur du Palais des Papes, une fournaise particulièrement éprouvante, en cet été 2019, la comédienne nous a donné rendez-vous, entre deux projets, à deux pas de la gare du Nord, dans le bar cosy d’un hôtel « hype » pour revenir sur son parcours, son amour des mots, ses coups de cœurs. 

Rêve de télévision

Née à Amiens dans une famille d’enseignants, l’artiste en devenir n’avait aucun goût pour le théâtre et le cinéma. « Petite, confie-t-elle, je n’avais que des rêves de petit écran. On allait rarement au spectacle. En tout cas, je n’en ai pas le souvenir. J’ai donc grandi avec le poste de télévision, qui trônait impérial dans le salon. Toute la famille se réunissait autour. C’était notre feu de cheminée. C’est par ce biais que j’ai découvert mes premiers films. J’avais dix ans. Je passais l’après-midi du dimanche chez ma grand-mère quand j’ai eu ma grande révélation, mon premier coup de cœur avec My Fair Lady de George Cukor. » A 14 ans, c’est la saga, Les dames de la côte de Nina Companeez, qui fait vibrer son cœur et réveille cette passion pour l’image. Des longs-métrages aux séries françaises, dont la fameuse Île aux trente cercueils, inspirée du roman éponyme de Maurice Leblanc, l’adolescente, en compagnie de son frère, de ses parents, se nourrit d’épopées romantiques, d’œuvres tragiques, de sagas mythiques. 

Prenant des leçons de guitare au conservatoire à rayonnement régional d’Amiens, Anne Brochet découvre à 16 ans l’existence de cours d’Art dramatique. Nourrie très tôt à la littérature, elle ne pouvait qu’être charmée par l’expression, le nom. « Le théâtre ne m’intéressait pas plus que ça à l’époque, se souvient-elle, je voulais être dans l’expression, l’écriture. Il m’a semblée que m’inscrire à cette formation allait dans ce sens. J’y suis restée un an. » L’esprit en ébullition, des rêves plein la tête, la jeune comédienne rêve de monter à la capitale. Un prospectus annonçant des stages d’été au cours Florent lui sert de sésame. Elle suit plusieurs modules avant d’intégrer la « fameuse » Classe libre. « J’ai su très tôt, raconte-t-elle, que j’étais à ma place, que c’était là que je voulais aller, dans cet univers, dans cet échange, dans ce rêve. Je trouvais tout le monde follement excentrique, libéré, avec mon regard naïf de jeune fille provinciale. Ça été mon émancipation. » 

Premiers rôles

Très vite, la jeune femme fait son entrée sur les plateaux de télévision. A 18 ans, élève de Stephan Meldegg, alors directeur de la Bruyère, elle rencontre Jean-Louis Comolli, un réalisateur avec lequel il a écrit une fiction pour « FR3 », Le bal d’Irène. « Ils cherchaient une jeune fille, se souvient-elle. Après une discussion dans un café, ils m’ont engagéeLe rêve de mon enfance se réalisait. C’était merveilleux. » Après un passage d’une année au conservatoire, elle monte sur les planches au théâtre des Célestins à Lyon dans La Hobereaute de Jacques Audiberti, mise en scène par Jean-Paul Lucet. Les rôles s’enchaînent. Elle joue dans des pièces de David Mamet, de Neil Labute, de Patrick Marber. « J’ai besoin des mots, de leur musicalité, confie-t-elle, sinon cela ne me rend pas heureuse. Il n’est pas question que ce soit de la haute voltige verbale, mais il faut que cela ait un sens, une vraie raison d’être. C’est notamment ce que je vis actuellement avec Pascal Rambert, ou ce que j’ai vécu avec Nina Companeez à la télévision. Elle a une vraie plume qui me touche, où tout compte. Avec elle, j’ai pu vivre mon rêve d’adolescente, être dans une saga. » 

Anne Brochet se frotte au langage d’Ibsen, de Marivaux, de Racine. « J’ai eu cependant une chance extraordinaire, raconte-t-elle, de jouer Shakespeare en anglais. C’est unique. Le spectacle avait été créé à Princeton, mais l’actrice qui avait créé le rôle de Portia et Calpurnia était enceinte, j’ai donc pris sa place. C’était incroyable. » Passant du cinéma, au théâtre, à la télévision, la jeune comédienne, n’arrête pas. Tout s’entremêle. Les expériences sont toutes différentes, pour la plupart passionnantes, parfois plus dures. « J’étais très jeune à l’époque, explique-t-elle. Je n’étais pas préparée. Je crois que la chose qui m’a le plus marqué, c’est que je ne savais pas qu’il fallait attendre aussi longtemps. J’ai une nature très impatiente. J’aime travailler, chercher. C’est pour cela que le théâtre me convient mieux. On peut prendre le temps de creuser de ciseler. Le cinéma ne m’a que rarement apportée cela. Il y a qu’avec Jacques Doillon que c’est possible. Il est capable de faire une quarantaine de prises pour obtenir exactement ce qu’il veut, le mot juste, le timbre juste. Je suis en plein doute. Je ne suis pas sûre de vouloir encore tourner. Le porte-à-faux constant entre l’énergie des comédiens et celle du plateau, l’attente, me déstabilise. Je ne suis pas sûre que ce soit pour moi. »

L’amour des planches

Au théâtre, c’est dans La Dame de la mer d’Henrik Ibsen, mise en scène par Jean-Romain Vesperini, qui n’a malheureusement pas marché, que la comédienne s’épanouie. « La pièce, référente dans le domaine de la psychanalyse, était merveilleuse, se souvient-elle. J’avais déjà comme partenaire Jacques Weber, que j’avais peu croisé sur le tournage de Cyrano. Une très belle rencontre. J’ai aimé découvrir les mots, les fantômes de l’auteur norvégien. »

S’éloignant un temps de la France du Milieu, Anne Brochet revient sur les planches à Avignon avec la pièce d’ouverture, Architecture. « Je crois que Pascal (Rambert) a senti mon envie presque viscérale de remonter sur scène, raconte-t-elle. Comme il lit dans la tête des gens, il a perçu que j’étais exsangue de théâtre. Je lui ai d’ailleurs dit oui avant qu’il m’envoie le texte. Je connaissais son écriture, je savais que cela me plairait. Puis jouer dans cet endroit unique qu’est la cour d’honneur du palais des Papes, c’est juste extraordinaire, cosmique. J’avais amené mon fils, voir La mouette de Tchekhov montée par Arthur Nauzyciel, avec déjà Marie-Sophie Ferdane et Laurent Poitrenaux, mais je n’avais pas mesuré, ce que c’était que d’être là, et de dire ces mots écrits pour le lieu, pour cette pierre, pour les histoires qu’elle renferme. »

Emportée par l’univers de Rambert, la troupe de 10 comédiens vibre au diapason de ce texte fleuve, de cette plume singulière, poétique. Tous se connaissent depuis longtemps. « Avec Denis (Podalydès), raconte-t-elle, on s’est connu à Florent, puis nous sommes rentrés ensemble au Conservatoire. Arthur (Nauzyciel), nous sommes amis depuis 25 ans. » Sur les routes de France depuis la rentrée, la pièce, qui s’est jouée en septembre au TNB, est présentée du 6 au 22 décembre aux Bouffes du Nord à Paris.

Passion écriture

Loin de Paris, pour s’aérer, repenser sa carrière, Anne Brochet s’est mise à raconter des histoires, à les coucher sur le papier. « C’était un moment de ma vie particulier, explique-t-elle. Je n’avais rien à faire. Je ne savais plus si je voulais être actrice. Je n’y trouvais pas mon compte, notamment au cinéma. Je sortais de deux succès, certes merveilleux, mais je ne comprenais pas ce qu’on attendait de moiLe regard des gens à la fois de déception, d’admiration, d’espoir, tout cela confondu, me mettait mal à l’aise, m’effrayait. J’avais 25 ans, je voulais autre chose, tout était possible. » L’idée d’écrire fait doucement son chemin. Elle souhaite rester dans le métier, mais ne plus être exposée. Elle se lance dans un scénario, qu’elle fait lire à Jacques Doillon et Claude Miller. Leur regard est plutôt bienveillant. Un éditeur des Editions du Seuil, Louis Gardel, est contacté. Il le lit. Il est intéressé. L’aventure littéraire commence. Avec La fille et le rouge, qui vient de sortir, c’est le cinquième roman que la comédienne publie. « Je crois, raconte-t-elle, que quand j’étais actrice de cinéma, mon énergie n’était pas suffisamment dépensée. Il me manquait donc quelque chose. Écrire a été une vraie complétude. Et c’est toujours le cas. J’ai compris que cela me mettait de bonne humeur. »

Dans son dernier roman, La fille et le rouge, une jeune femme s’attache à un amour impossible. « Bien que brillante, explique-t-elle, Elle est aussi complétement immature et reproche à cet homme dont elle s’est entichée de ne pas être à la hauteur de ses images. Et Lui, qui est malade, n’aime pas ce qu’elle fait de lui, en tout cas ce qu’il se sent obligé d’être. Son agressivité vient de sa pathologie, elle, son acrimonie vient de la déception de ses rêves. En y réfléchissant, il y a un côté Madame Bovary dans mon héroïne. Elle a la même obstination. Elle fait partie de cet archétype féminin de jeunes femmes qui n’ont pas assez vécu et qui sont gorgées d’images enfantines, adolescentes, jusqu’au-boutiste. » 

L’écriture fluide, aérienne d’Anne Brochet invite à un voyage, une sorte de vertige des sens. D’une rencontre électrique sur un trottoir de Londres, elle déroule le fil d’une passion, d’un songe éveillé mâtiné de noirceur, de tristesse, qui se transforme en cauchemar. Plongeant dans les méandres de l’âme humaine, dans ses perversions, ses égarements, ses folies, l’autrice signe une fable sombre où l’espoir de bonheur n’est qu’illusion. Passant du sensuel, du charnel à la froideur, elle entraine page après page, le lecteur, dans une descente volontaire, assumée vers un drame, une issue inévitablement fatale. « Forcément, confie-t-elle, il y a un peu de moi dans le roman. Je l’ai écrit en plusieurs étapes. Tout d’abord cette scintigraphie de la relation passionnelle déçue. Puis je l’ai laissé reposer. J’ai réécrit des passages, faire intervenir d’autres protagonistes que j’ai fini par abandonner. J’ai reconstruit l’histoire. Puis, il y a cet homme, qui est un personnage récurrent de mes livres, dont il était temps que je me sépare. J’ai donc retravaillé le texte pour le faire mourir dignement, de manière héroïque, en adéquation avec sa nature de feu. Une façon de passer à autre chose. »

Le théâtre au futur présent

En tournée jusqu’à fin février avec Architecture de Pascal Rambert, l’autrice et comédienne continue sur sa nouvelle lancée. On devrait la retrouver au théâtre à la rentrée prochaine dans une pièce de Laurent Mauvignier. « Après m’être exilée une nouvelle fois, 5 ans aux États-Unis, confesse Anne Brochetforcée à l’arrêt, à la réflexion, pour des raisons familiales, notamment, j’ai compris que c’est le théâtre qui me manquait, qui me faisait vibrer. Je vais donc m’y consacrer en plus de l’écriture, qui reste vitale, nécessaire pour mon équilibre. »

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


La fille et le rouge d’Anne Brochet
Editions Grasset
224 pages


Architecture de Pascal Rambert
Tournée 
du vendredi 6 au dimanche 22 décembre 2019 aux Bouffes du Nord
Du 7 au 9 janvier 2020 à Bonlieu Scène nationale, Annecy 
Du 15 au 17 janvier 2020 à La Comédie de Clermont, Clermond-Ferrand 
Du 24 janvier au 1er février 2020 aux Gémeaux Scène nationale, Sceaux 
Les 5 et 6 février 2020 au Phénix Scène nationale, Valenciennes 
Du 12 au 19 février 2020 aux Célestins Théâtre de Lyon 
Les 22 et 23 février 2020 au Teatro Arena del Sole di Bologna, Bologna,Italie 

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