Charleville-Mézières à l’heure des marionnettes

Monstres, créatures enchantées, gnomes, poupées de chiffon et pantins à tête d’homme ont envahi les rues de Charleville-Mézières, berceau d’Arthur Rimbaud. Pour célébrer sa vingtième édition, le festival mondial des théâtres de marionnettes a vu les choses en beau, en grand avec pas moins de 100 compagnies venant des quatre coins du globe. Un évènement festif, une déambulation qui force l’imaginaire pour le plaisir des petits et grands.

En ces premiers jours de festival, le soleil est au rendez-vous. Dardant ses rayons sur la cité créée en 1606 par le Charles de Gonzague, duc de Nevers, il redonne à la ville son lustre d’antan. Les façades fatiguées de la fameuse place Ducale, cousine de la place des Vosges à Paris, reprennent leur couleur brique. Dans les rues, c’est l’effervescence. Parents, enfants traînent, observent les attractions, les échoppes, les marionnettes assises à une terrasse de café jouant aux dames. Cartes en main, ils naviguent à vue. Direction, le prochain spectacle à ne pas manquer. Il y en a pour tous les goûts, les styles, les âges. Par contre, il ne faut pas traîner, se laisser distraire. Les places sont chères, la plupart des salles affichent complets. 

C’est dans un gymnase que Bérangère Vantusso et sa compagnie les trois-six-trente ont établi domicile. Elle y présente sa dernière création, Alors Carcasse. Tirée d’une nouvelle absconse, presque hermétique de Mariette Navarro, la mise en scène de l’artiste, native de Lorraine, invite à plonger dans la nature même du monde, de la société qui nous entoure, de l’homme. D’ailleurs, qui est donc cet individu ? Un être de chair, une constellation, un ensemble de personnes. Difficile à dire, le texte, parfaitement habité par les cinq comédiens, est assez déroutant. Le souffle lyrique, théâtral est là mais tend à s’éparpiller, déborder. Certains spectateurs sont happés, subjugués, d’autres restent extérieurs, mais tous sont emportés par la beauté du geste, la précision des mouvements. Fait de bouts de bois, représentant ses os, son armature, Carcasse vibre devant nous, expose ses entrailles, ses émotions sans filtre. Épuré jusqu’à l’ascétisme, ce théâtre de marionnettes contemporain est particulièrement exigeant et s’adresse plus particulièrement à un public très averti. 

Assistante à la mise en scène de Bérangère Vantusso sur le précèdent spectacle, Laura Fedida vole de ses propres ailes et se penche sur un sordide fait divers, celui de la mort d’Abdel – survenue sur les voies souterraines du métro parisien. Roi de Bastille, SDF flamboyant, Abdel, dit Keïta, est un jeune homme libre. Vivant d’expédients, de petits larcins, il fascine, charme une jeune fille de 17ans aux cheveux roses. Elle le suit partout, l’aime, devient pyromane quand elle apprend sa disparition. Comparaissant devant un juge, elle accepte son sort à la seule condition qu’une enquête sur la mort de son ami soit ouverte, que son destin tragique soit reconnu. Foisonnant d’idées, le spectacle, encore fragile, passe de la comédie musicale à la tragédie, du récit homérique à la vérité crue d’une possible bavure policière. S’amusant avec des films de plastiques transparents, donnant naissance à une singulière juge, jouant avec des marionnettes représentant des pigeons ivres, Laura Fadida fait une entrée remarquée dans le milieu, tant elle sait être inventive, peut-être un peu trop. Incapable de faire un choix, elle accumule les effets et sature visuellement l’espace. Après quelques ajustements, un peu d’épure, Psaumes pour Abdel aura tout pour séduire, en particulier par ses interprètes toutes excellentes.

La balade au cœur de la ville rimbaldienne continue. Les rencontres avec de biens singuliers personnages sont foison. Fil rouge du festival, le théâtre de la Licorne propose plusieurs spectacles, que ce soit dans de classiques salles de spectacle comme son Homme qui rit, ou plus exotique, à l’arrière d’un camion, pour The Green Box ou Sweet home. Installés au cœur de la place Ducale, cinq remorques de poids-lourds convient à découvrir l’univers de Claire Dancoisne. Insectes géants revisités, squelettes remontés, c’est toute l’histoire de sa compagnie qui est retracée dans ces espaces de fortune, diablement bien aménagés.

Un peu plus loin, sur les hauteurs de Charleville-Mézières, dans la salle des sports d’un collège, Ambregis, le dernier spectacle de la compagnie Antiaclastes dirigée par Patrick Sims, invite à un voyage sur les mers, à la recherche de cette fameuse substance aux particularités olfactives très prisées. Face au public, un magnifique orgue bleu de parfumeur sert d’unique décor. Au rythme d’airs connus de musique classique, l’appareil dévoile ses secrets, des sirènes par ci, un nez immense par là. Entrelaçant maladroitement les récits de Jonas, prophète des trois religions monothéistes, de Pinocchio et de Moby Dick, le concepteur et metteur en scène, adepte de scénographie aux mécanismes habiles, perd le spectateur faute d’une dramaturgie claire, précise. Certes on ne s’ennuie pas une seconde tant la mécanique est belle, la proposition riche en ingéniosité. On rit, on s’attache à ce pauvre cachalot, à sa déjection précieuse – l’ambre gris, à ce petit squelette au nez qui s’allonge à chaque mensonge. Un joli moment donc qui mériterait d’être resserré pour totalement enchanter. 

La nuit avance, toute la ville converge vers la place ducale. Le spectacle d’ouverture s’annonce grandiose, aérien. La compagnie Gratte-ciel, composée d’acrobates, s’empare du ciel. Voltigeant d’un toit à l’autre, éclairés de projecteur, tout habillés de blanc, ils invitent à un bal des anges. Les plumes volent, envahissent la place sous les yeux ébahis d’une population qui ne fait plus qu’un. Ce Show poétique, virtuose, est le clou d’une journée bien remplie.

Sous la direction d’Anne-Françoise Cabanis et la présidence de Jean-Pierre Lescot, nouvellement nommé, suite au décès brutal de Jean-Luc Félix, le Festival mondial des théâtres de marionnettes prend un bel envol et rappelle aux septiques que cet art ancestral, universel n’a rien de poussiéreux, de dépassé, mais se révèle un riche et puissant porteur d’histoires. Alors venez profiter des attractions, découvrir le travail d’orfèvres de ces artistes complets et laissez-vous emporter vers un ailleurs fait de bric et de broc ou de mécanismes particulièrement sophistiqués. C’est tout un monde mal connu qui ouvre ses portes et qui réunit des compagnies de tous les continents 10 jours durant.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Charleville-Mézières


Festival mondial des théâtres de marionnettes – Charleville – Mézières
Jusqu’au 29 septembre 2019


Alors Carcasse de Mariette Navarro 
Durée 1h15

Tournée du 11 au 15 octobre 2019 au Studio-théâtre de Vitry en partenariat avec le théâtre Jean Vilar
Les 14 et 15 novembre 2019 au 18e festival International marionNEttes de Neuchâtel, Suisse
Les 27 et 29 novembre 2019 au théâtre de Sartrouville -Yvelines CDN
Les 5 et 6 décembre 2019 au Manège – Scène nationale de Reims 
Les 4 et 6 février 2020 au NEST – CED transfrontalier de Thionville -Grand Est
Le 4 mars 2020 au Théâtre Jean Arp de Clamart dans le cadre du festival Marto !

Mise en scène de Bérangère Vantusso assistée de Laura Fedida
Avec Boris Alestchenkoff, Guillaume Gilliet, Christophe Hanon, Sophie Rodrigues, Stéphanie Pasquet
Dramaturgie de Nicolas Doutey
Collaboration animation Philippe Rodriguez-Jorda
Scénographie de Cerise Guyon
Costumesde Sara Bartesaghi Gallo & Simona Grassano
Son de Géraldine Foucault
Lumière de Florent Jacob
Crédit photos © Ivan Boccara


Psaume pour Abdel de Thaïs Beauchard de Luca, Laura Fedida & Armelle Dumoulin
Durée 1h00 environ
Mise en scène  de Laura Fedida 
Avec Éléna Josse, Chloée Sanchez
Musique live de Armelle Dumoulin 
Scénographie d’Alice Carpentier
Création lumières de Sandrine Sitter
Crédit photos © FMTM


Ambregris de patrick sims
compagnie les antliaclastes
durée 1h
Conception, mise en scène & marionnettes de Patrick Sims 
Avec Karine Dumont, Patrick Sims, Nicolas Hubert & Richard Penny. 
Marionnettes, masques, costumes, accessoires de JosephineBbiereye 
Décor, accessoires et machines et mécanismes de Richard Penny & Nicolas Hubert
Création musique et son de Karine Dumont 
Création lumière de Jean Grison 
Création vidéo de Mickael Titrent 
Création costumes de Camille Lamy 
Crédit photos © Mickaël Trident

Place des anges de Pierrot Bidon et Stéphane Girard
Place ducale
Durée 45 min environ
Mise en scène de Pierrot Bidon et Stéphane Girard 
Musique d’Hugues de Courson 
Conception des costumes d’Ana Rache de Andrade et Laura Tavernier
Création lumière de Jean-Marie Prouvèze 
Conception aérienne de Rémy Legeay
Crédit Photo © J.Broadley / © Dominique Chauvin

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