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Ella ou les folles et poignantes errances d’une âme simple

Les mots s’entrechoquent, se répètent à l’envi. Ils esquissent par touche le récit d’une vie de supplice et libèrent une parole trop longtemps enfermée derrière les murs froids de quelques établissements de santé. En adaptant l’œuvre noire, rugueuse d’Herbert Achternbusch, Yves Beaunesne signe un monologue âpre, bouleversant que souligne intensément l’interprétation virtuose de Clotilde Mollet. Bravo !

Deux carrés de lumières apparaissent sur scène. Ils délimitent les espaces de jeu. Celui d’Ella (extraordinaire Clotilde Mollet), cinquantenaire mal fagotée au visage renfrogné et celui plus sombre du faiseur de son (épatant Camille Rocailleux), peut-être le fils de cette dernière. Assise sur une simple chaise, accoudée à une table de bois, la femme scrute le vide. Ouvre la bouche, puis se ravise comme si les mots avaient du mal à sortir, comme si l’histoire qu’elle veut conter était trop éprouvante, trop douloureuse. Puis inciter par un visiteur invisible, son fils, toujours lui, sa sœur, ou un voisin, elle se lance. Libérée d’un poids, sa parole se déverse en flots chaotiques, en vagues successives puissantes et sourdes, en mouvements itératifs de sac et ressac crus et féroces.

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Amère, non elle ne l’est pas. Triste, oui bien évidemment, de ne pas avoir trouvé l’amour, d’avoir été vendue à un rustaud sans cœur, un marchand de bestiaux, de ne pas avoir pu élever son enfant, d’en avoir perdu un autre en couche, d’avoir vécu le plus clair de sa vie enfermée, ballottée d’un établissement de santé à autre. De sa vie de misère, elle a tout retenu, tout gardé au fond d’elle. De son enfance battue, elle en a encore les séquelles. Elle n’a pas de doute si elle n’est pas maligne, si elle est basse de plafond, c’est aux coups répétés de son père qu’elle le doit. Son malheur, c’est lui qui en est le seul et unique responsable. Il lui faudra une vie de sacrifice pour l’accepter, pour le comprendre.

De sa plume incisive à la poésie âpre, Herbert Achternbusch plonge dans les méandres du cerveau abîmé, traumatisé, d’une simplette, d’une fille de ferme sans éducation à l’esprit bien léger à qui personne n’a fait de cadeaux. Il imagine avec finesse ce qu’elle a pu ressentir face à l’incompréhension d’un monde qui refuse la différence, la nie, l’enclôt derrière de hauts murs pour ne pas la voir. Il scrute avec lucidité et sagacité caustique la nature humaine, son penchant à la médiocrité, à la méchanceté, à sa capacité à fabriquer des monstres faute de leur accorder une attention particulière. S’emparant de ce monologue ardu et rude, Yves Beaunesne s’amuse avec ingéniosité à en dessiner la dureté vénéneuse, à en ciseler le lyrisme poignant. Jouant des lumières, magnifiquement imaginées par Nathalie Perrier, il sculpte les contours anguleux de ce récit confessionnel, de cette existence au rabais et nous embarque dans un voyage au cœur de l’âme humaine.

Ella_©Guy Delahaye ComédiePC 12 -@loeildoliv

Qui d’autre que l’époustouflante Clotilde Mollet pouvait se glisser dans la peau d’Ella, afin de lui donner toutes les tonalités d’une femme enfin libre que la vie de misère a rendu folle, et dont les traitements cruels et barbares ont détérioré l’esprit fragile. Elle est impressionnante de vérité. Sans jamais sombrer dans le misérabilisme, elle nous subjugue de son talent, de sa voix, de sa présence irradiante.

Totalement envoûté, bercé par les bruits, la musique étonnante que joue en live Camille Rocailleux, on est conquis par cette Ella « qui a ce je-ne-sais-quoi que d’autres n’ont pas, qui nous met dans un drôle d’état. » Un spectacle qui touche au cœur, aux tripes et saisit d’effroi.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – envoyé spécial à La Rochelle


AFF_ella_Poitou charentes_@loeildoliv

Ella d’Herbert Achternbusch
La coursive – Scène nationale
4, Rue St Jean du Pérot
17000 La Rochelle
jusqu’au 28 février

TAP Scène Nationale de Poitiers
1, Boulevard de Verdun
86000 Poitiers
Du 12 au 13 mars 2018

Gallia Scène Conventionnée de Saintes
67 Ter, Cours National
17100 Saintes
Le 16 mars 2018

Théâtre d’Angoulême Scène Nationale
Avenue des Maréchaux
16000 Angoulême
Du 21 au 23 puis du 26 au 29 mars 2018 au
Durée 1h30

mise en scène d’Yves Beaunesne assisté de Clara Farge
texte français et dramaturgie de Marion Bernède
avec Clotilde Mollet et Camille Rocailleux
scénographie et vidéo de Damien Caille-Perret
lumière de Nathalie Perrier
création musicale de Camille Rocailleux
costumes de Jean-Daniel Vuillermoz
assistante mise en scène Clara Farge
résidence de création à La Coursive

Crédit photos © Guy Delahaye

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