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Ubu, roi du ring

Des corps moulés dans des tenues en lycra aux couleurs vives, des muscles bandés par l’effort d’une séance d’aérobic, des comédiens transformés en sportifs de haut niveau, et c’est la farce burlesque d’Alfred Jarry qui prend vie. En préférant un univers pétillant à la « Véronique et Davina », Olivier Martin-Salvan signe un spectacle hors-norme et déjanté, à savourer comme un plaisir d’enfant.

Accueillir un spectacle itinérant fait pour être joué sur une place de village demande quelques ajustements, quelques aménagements. Le temps de quelques représentations, le théâtre des bouffes du Nord voit son organisation quelque peu chamboulée en se dotant d’un dispositif quadrifrontal. La scène a laissé place à des gradins permettant à tous d’être aux premières loges pour assister à l’ascension fulgurante puis à la chute vertigineuse d’Ubu. Au centre de cette arène réinventée, des sortes de tatamis de couleur bleu électrique, rappelant les salles de sport de l’émission de Gym Tonic, recouvrent le sol et délimitent l’espace scénique. Quelques objets en mousse de même composition, mais de formes différentes viennent compléter la singulière scénographie imaginée par Clédat & Petitpierre.

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Très vite, ce ring improvisé va se peupler d’étranges personnages. Les différents éléments de décor vont se transformer à vue, devenant au fil de l’hisoire, un trône, un cheval ou une butte. Dans cet étrange capharnaüm, c’est tout d’abord un Ubu de cirque (clownesque Olivier Martin-Salvan), tout poil apparent et ventre moulé dans une tenue en lycra rayé rouge et blanc qui fait son entrée. Sautillant, il s’échauffe, se prépare à évincer définitivement le roi légitime (surprenant Gilles Ostrowsky) pour prendre sa couronne. Puis ce sont des conseillers, des courtisans (l’inénarrable Robin Causse et le décalé Thomas Blanchard), affublés de tenues tout aussi ridicules, tout aussi extravagantes, qui font leurs apparitions. Ils accompagnent la mère Ubu (fascinante Mathilde Hennegrave) auprès de son nouvellement royal époux.

Sur ce tatami de fortune, nos illuminés drilles s’en donnent à cœur joie et font leur cour au nouveau roi. Autour de ce monarque de pacotille, tous se lancent dans une sorte de danse séductrice et burlesque mêlant quelques pas d’aérobic, quelques mouvements d’arts martiaux et de singuliers enchainements. Dans cette version légère et loufoque de la pièce d’Alfred Jarry, tout va très vite. A peine, ceint-il la couronne sur son front que l’insatiable et couard Ubu est confronté aux guerres intestines de palais, à l’avidité de sa femme et aux étrangers belliqueux qui menacent les frontières de son royaume.

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En transposant la farce noire, loufoque d’Alfred Jarry dans le milieu du sport de compétition, Olivier Martin-Salvan s’amuse à détourner les codes, à mettre à mal les utopies démocratiques et nous embraque dans un monde de fantaisie burlesque et cocasse. Se nourrissant du propos satirique du dramaturge, il démontre par l’absurde à quel point le pouvoir, la politique ont perdu leur grandeur et sont devenus des jeux stratégiques et fantasques où la loi, le droit n’ont finalement que peu de place.

Forçant le trait, entraînant ses comédiens, tous épatants et talentueux, dans un tourbillon effréné, le fantasque homme de théâtre offre un singulier show plein de légèreté et de fraîcheur qui s’égare parfois pour mieux venir souligner l’absurdité de notre société dominée par l’argent, la finance et le pouvoir. Alors que le totalitarisme gagne du terrain partout dans le monde, la pièce de Jarry version Martin-Salvan s’élève comme un rempart drolatique et surréaliste à cette frénésie mortifère et dangereuse pour la liberté des hommes. Une gourmandise aigre-douce à déguster sans tarder.

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Ubu_Bouffes_Nord_©csebastiennormand001_@loeildoliv

Adaptation burlesque d’Ubu sur la butte et d’Ubu Roi d’Alfred Jarry
Théâtre des Bouffes du Nord
37 bis Boulevard de la Chapelle
75010 Paris
jusqu’au 23 avril 2017
du mardi au samedi à 20h30 et en matinées les dimanches à 16h00
durée 1h10

Création collective
Conception artistique d’Olivier Martin-Salvan
Regard extérieur de Thomas Blanchard
Avec Thomas Blanchard, Robin Causse, Mathilde Hennegrave, Olivier Martin-Salvan et Gilles Ostrowsky
Scénographie et costumes de Clédat & Petitpierre
Composition musicale de David Colosio
Chorégraphie de Sylvain Riejou
Réalisation des costumes d’Anne Tesson
Régie générale d’Hervé Chantepie et de Fabrice Guilbert

Crédit photos © Sébastien Normand

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