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La Médiation, la comédie humaine de Chloé Lambert

Les dialogues sont cinglants. Les mots tranchants. Les rapports entre les êtres scrutés, disséqués. Construit comme une comédie de mœurs, comme un instantané de l’absurdité des relations humaines, ce huis-clos psychologique, ciselé par l’épatante Chloé Lambert, dessine un portrait tragi-comique d’une société psychotique où la communication achoppe. Dirigeant d’une main de maître un quatuor remarquable de comédiens, Julien Boisselier souligne avec malice et vivacité les oppositions, les incohérences et les contradictions des personnages. Charmé par cette réflexion drôle et touchante, le spectateur se prend au jeu de cette Médiation ubuesque qui agit comme un miroir de ses propres émotions. Pris au piège de l’implacable rythmique, les rires fusent et la bonne humeur envahie la salle … En un mot, fantastique !…

En arrière plan, un immense écran bleu éclaire l’espace. Devant, une longue table et quatre chaises servent d’unique décor. Une voix singulière, particulière, reconnaissable entre mille, celle de Raphaëline Goupilleau, s’élève récitant les articles de lois relatifs aux différentes conciliations mises en place par le système judiciaire pour faciliter le dialogue concernant la garde d’enfant quand un couple se sépare. La problématique ainsi posée, la médiation peut commencer.

Dans la pénombre, des ombres s’agitent. Deux silhouettes de femmes prennent place sur scène. Plus âgée, plus mature, Isabelle (remarquable Raphaëline Goupilleau), est là pour aider deux êtres qui se haïssent à se parler, à échanger pour se mettre d’accord sur l’avenir de leur progéniture. Elle est persuadée que la parole est salvatrice et peut venir à bout de tous les conflits. Jeune et pimpante, Jeanne (rayonnante Ophélie Kolb) sort de l’école. Naïve, fougueuse, elle veut croire en l’humain, en la sincérité des regards. C’est sa première médiation. Elle est là pour apprendre. Avant que la séance ne commence, les conseils, les règles établies, les limites à ne pas franchir, sont édictés, égrenés.

Derrière, de chaque côté de l’écran, Anna (admirable Chloé Lambert) et Pierre (Charmant Julien Boisselier) se préparent avant d’entrer dans l’arène. Séparés depuis près de deux ans, peu de temps après la naissance de leur unique fils Archimède, ils sont incapables de se parler, de communiquer. Une fois mis en présence l’un de l’autre, les reproches fusent, les insultes et les invectives se suivent plus mordantes, plus tranchantes les unes que les autres.

Dans cette guerre des mots, se dessinent des personnalités tranchées, excessives. Le père tout d’abord, est un séducteur patenté qui a bien du mal à résister au regard attentionné et compréhensif de la jolie Jeanne. Grand enfant, chercheur monomaniaque en paléontologie sur le point de mettre au point une application révolutionnaire pour smartphone où tous les enfants pourront donner vie à des dinosaures et les élever, il semble totalement irresponsable. Le sourire ravageur, le regard narquois, Julien Boisselier campe avec délectation ce géniteur à côté de la plaque.

Face à lui, Anna semble une mère attentive, aimante, mais très vite le vernis craque. Elle apparaît psychotique, névrotique et étouffante. Hystérique, surprotectrice quand il s’agit de son fils, elle est incapable de lâcher prise. Elle veut tout contrôler jusqu’à l’excès. Jouant de tous les attributs féminins, elle use et abuse de ses charmes et de sa vulnérabilité afin de mieux piéger l’homme qui l’a trahie, abandonnée. Agaçante, Insupportable, épuisante, elle finit par exaspérer la bienveillante Isabelle. Femme douce, équilibrée, conciliante, à la voix légèrement rauque, zézayante, la médiatrice finit par perdre la tête face à ces deux êtres qui se déchirent. Les reproches qu’ils se lancent sans pudeur à la figure finissent par atteindre sa carapace, à révéler ses fêlures de femme, de mère. Elle est l’opposée de Jeanne. Pétulante, cette dernière semble croquer la vie et se laisser porter par le tourbillon de ses sentiments et de ses émotions. Mais très vite, elle va être, elle aussi, rattrapée par ses démons. Excédée par l’attitude du couple, elle finira par rompre les chaines de son lourd passé familial dans une tirade salvatrice et ainsi catalyser la réconciliation. Lumineuse, intense, elle libère la parole. Elle la rend limpide, éclatante, salutaire.

Les mots sont mordants, les répliques implacables. Chloé Lambert a mis son cœur et sa sensibilité dans cette pièce. Elle parle d’un vécu douloureux, de l’incapacité à communiquer, de l’absurdité des rapports Humains. Elle dépasse les clichés et la violence des ruptures pour esquisser une tragi-comédie pleine de tendresse et d’humour. Jouant des préconçus, elle révèle une humanité

Afin de donner toute la puissance à ce très beau texte, de révéler la profondeur de l’analyse et faire ressortir l’effet comique, Julien Boisselier a imaginé une mise en scène qui alterne sobriété et excès. Les mouvements, les gestes, sont chorégraphiés avec précision. Aléatoires, itératifs ou désordonnés quand les esprits du quatuor sont échauffés, excédés, ils deviennent apaisés, adoucis, quand enfin le dialogue s’installe, qu’une issue semble trouvée. C’est Magistral.

Incapable d’être neutre, le spectateur, à l’instar d’Isabelle et de Jeanne, se laisse prendre au charme de l’un, au sourire de l’autre et finit par prendre position. Chacun incarnant les facettes multiples et variées de l’être humain, les attitudes, les émotions des protagonistes font échos en notre conscience. Véritable miroir de nos propres réflexions, le texte de Chloé Lambert oblige à se poser des questions sur nos comportements, nos relations aux autres. Derrière les rires nourris, nos idées, nos décisions, nos opinions sont mises à rude épreuve. La satire est fine, intelligente. La comédie parfaitement interprétée. De ce spectacle, superficiel qu’en apparence, le public ressort souriant et léger, la foi en la parole renouvelée… Brillant !…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


AFF LA MEDIATION_theatrePoche_Montparnasse_Chloe_Lambert_@loeildoliv

La Médiation de Chloé Lambert
Théâtre de Poche-Montparnasse
75, Boulevard du Montparnasse
75006 Paris
A partir du 8 janvier 2016
Du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 15h
Durée 1h45

Texte de Chloé Lambert
Mise en scène de Julien Boisselier assisté de Morgan Perez
avec Julien Boisselier, Raphaëline Goupilleau, Chloé Lambert, Ophélie Kolb
Décors de Jean Haas
Lumières d’Emmanuel Jurquet
Costumes de Sandrine Bernard
Musique de Christophe La Pinta

Crédit photo © Brigitte Enguérand

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