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Home, une danse lancinante au cœur de la folie

Les dialogues de sourds s’entremêlent. Les idées incohérentes s’entrechoquent. Les mots, précis, concis, absurdes, résonnent et se cognent avec violence retenue contre les hauts murs gris du décor. Dans cet univers triste, cinq êtres au désespoir tentent vainement de se comprendre. Aspirés dans une spirale folle, un ballet étrange et sombre, ils se heurtent au temps qui ne file pas, à l’incapacité de se mouvoir hors de leur corps, de leur solitude, laissant sur le carreau esprit et spectateur. Les rouages parfaitement huilés, la mise en scène élégante, sobre, ne suffisent malheureusement pas à donner du corps à ce texte difficile, à cette satire sociale d’un autre temps… Ne reste pour nous séduire que l’immense talent des comédiens. Lumineux, émouvants, parfois inégaux, ils sont le véritable joyau de ce huis-clos intimiste qui navigue dans les eaux troubles de l’aliénation.

Le rideau est ouvert sur une scène faussement dépouillée. De hauts et sombres murs gris encerclent l’espace. De-ci de-là, des papiers sales, des plastiques désagrégés, des détritus s’amoncellent. Au centre, deux chaises dépareillées, abîmées, usées, et une vieille table, semblent avoir été oubliées. Deux silhouettes (verbeux Pierre Palmade et inénarrable Gérard Desarthe) apparaissent. Ce sont deux hommes d’un certain âge, deux dandys aux vêtements élimés, désuets, aux couleurs fanées. Ils échangent banalités et platitudes sur le monde qui les entoure. Très vite, leur conversation prend un tour étrangement décalé, incohérent. Les questions de l’un ne correspondent nullement aux réponses de l’autre.

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Captifs de ce lieu indéfinissable aux rites immuables, à l’atmosphère étrange et confinée, ils cherchent dans le bavardage une échappatoire à la langueur, à l’ennui, à la lenteur et à la répétition de leur existence. Rien n’y fait. Ils finissent toujours au même point, prisonniers de l’engrenage infernal de leurs esprits aliénés. Blasés par cette lutte stérile, impossible, ils laissent la place, un temps, cherchant ailleurs un peu d’oxygène, un peu de l’humanité qui sommeille en eux.

A peine sont-ils partis, que deux femmes (lumineuse Carole Bouquet et fantastique Valérie Karsenti) les remplacent dans cette ronde des êtres perdus, des âmes au désespoir. Portant des robes aux couleurs vives, des chaussettes dépareillées, des chaussures trop petites, elles parlent de leurs vies, de leurs envies, de leur besoin d’amour et de sexualité. Elles conversent à bâtons rompus, parfois complices, parfois hostiles, alors qu’en arrière-plan, une sorte de lutteur (inquiétant Vincent Deniard) portant une chaise à bout de bras passe, et repasse… Malgré les interactions, chacun est enfermé dans son monde intérieur et toute communication avec les autres demeure totalement vaine et vide de sens.

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Interloqué, un temps, par cet étrange ballet, ces surprenants dialogues, le spectateur finit par s’acclimater à cette pièce crue, âpre, désuète et complexe. Aborder la folie et la vie intérieure des aliénés n’est pas une chose aisée. Sans tomber dans la caricature et l’hystérie, il faut trouver le beau tempo. En jouant des silences, des mots retenus, en imposant distance, douce ironie et élégante dérision, Gérard Desarthe nous invite, certes, dans un monde fascinant, mais bien trop sage. La rythmique de la pièce de David Storey finit par pâtir de ce parti-pris burlesque mais pondéré. Trop ralentie, elle perd de sa puissance.

Alors qu’en chacun des protagonistes se cachent perversion, plaies psychologiques, schizophrénie et psychopathie, le rendu est bien trop lisse. On aurait aimé que soient accentuées l’incongruité, l’absurdité des situations afin de donner toute la mesure de la satire sociale très datée “années 1970”. Si les personnages fascinent, le texte a perdu de sa force dénonciatrice et tourne rapidement à vide.

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L’étincelle, que l’on croyait éteinte, renaît grâce à une distribution talentueuse et éblouissante. En tête de ce surprenant et inégal quintette, Gérard Desarthe. Il donne au personnage d’Henry, vieillard portant haut les couleurs de l’Angleterre, de faux airs de clown triste et mélancolique à l’humour ravageur, décalé et pince-sans-rire. En nymphomane survoltée, Carole Bouquet éblouit. Perruque blonde, maquillage appuyé, rires gutturaux, elle incarne une Kathleen à la vulgarité teintée d’élégance, à la folie douce, touchante, humaine. En contrepoids, Valérie Karsenti, impeccable et rayonnante, comme toujours, se glisse avec facilité et justesse dans le rôle de Marjorie, la déjantée, la jalouse. En « musclor » errant, à la mine patibulaire, Vincent Deniard fait des merveilles. Sa haute stature se meut avec beaucoup de délicatesse dans ce décor gris, sombre. Il esquisse un personnage à la limite de l’autisme, inquiétant tout autant qu’émouvant. La partie est plus délicate pour Pierre Palmade. Cheveux longs, mine grave, mythomane invétéré et particulièrement bavard, il a parfois du mal à trouver la profondeur de son personnage, ses failles et ses blessures. Son mal-être est pourtant palpable. Le temps devrait lui permettre de trouver le bon rythme, le bon équilibre entre l’humoriste qu’il est, et le comédien dramatique qu’il est en train de devenir.

Emportés par la force de l’interprétation, émus par les tragiques existences de ces 5 êtres à la dérive, frappé par la détresse humaine qui se dessine à chaque mot, on reste étrangement à distance de cette pièce sans jamais arriver à totalement s’émouvoir… Trop réaliste, ce théâtre de l’absurde reste ancré dans une époque révolue qui ne touche plus vraiment… Dommage !…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


En étrange Home vous accueille au Théâtre de l'Œuvre

Home de David Storey
Théâtre de l’Œuvre
55, rue de Clichy
75009 Paris
Jusqu’au 20 décembre 2015
Du mardi au samedi à 21h
Le samedi à 18h
Le dimanche à 15h
Durée : 1h

Mise en scène de Gérard Desarthe assisté par Jacques Connort
Avec Carole Bouquet, Gérard Desarthe, Pierre Palmade, Valérie Karsenti et Vincent Deniard

Crédit photos © Dunnara Meas

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