© Brigitte Enguérand

La Loi du marcheur, quand le cinéma trouve refuge au théâtre

Invité tout le mois de janvier au Théâtre des 13 vents, Nicolas Bouchaud reprend La Loi du marcheur mise en scène par Éric Didry.

Plus de dix ans après sa création à l’occasion du Festival d’Automne à Paris, La Loi du marcheur retrouve les plateaux. Portant des propos toujours d’actualité, Nicolas Bouchaud y développe une sélection d’entretiens avec Serge Daney, critique passionné du grand écran ayant travaillé pour Les Cahiers du cinéma, Libération et à l’origine de la revue Trafic.

© Brigitte Enguérand

Si, comme moi, vous avez une connaissance cinématographique proche du néant et que vous n’avez jamais entendu parler du critique de cinéma Serge Daney, La Loi du marcheur est une pièce qu’il vous faut voir absolument. Non pas parce que ce spectacle conçu par Nicolas Bouchaud, Éric Didry et Véronique Timsit vous inculquera une quelconque culture du 7e art – encore que ! –, mais avant tout parce qu’il n’y est justement pas question que de cinéma. Avec pour matériaux des entretiens conduits par Régis Debray, les créateurs de cette pièce donnent aux mots de Daney une audibilité qui souligne la pertinence, la profondeur et parfois le caractère visionnaire d’un amoureux du cinéma.

Sous les traits de Nicolas Bouchaud, qui s’amuse comme un enfant sur scène en quête du lien avec les spectateurs, ce sont de nombreuses réflexions qui se mettent en place et qui outrepassent nettement le cadre de la salle de projection. Les références tirées de sa discipline et de son époque auxquelles Serge Daney se raccroche viennent davantage illustrer ses propos que s’imposer comme des annales du cinéma. D’ailleurs, le cinéma n’existe plus. Depuis l’arrivée de la télévision, de la publicité, des images de synthèse et, par extension posthume, des plateformes de streaming et autres réseaux sociaux, l’art et la passion de l’image ont laissé place à une consommation de masse qui a tué le cinéma que le critique affectionne tant. Exit le savoir-faire au profit du savoir-(se)-vendre, comme le constat d’une discipline qui, au même titre que le théâtre, serait voué à son déclin.

Ce n’est pas pour rien si l’écran blanc, qui constitue l’essentiel du décor de La Loi du marcheur, a l’air de s’être échoué sur un plateau de théâtre. Comme décroché de son cadre, il semble venir trouver ici un regard, une écoute, une attention nouvelle et sensible qui va bien au-delà du simple symbole. Car partant de ses pensées sur le cinéma, Serge Daney développe en réalité une multitude de réflexions sur l’art autant que sur la société, interrogeant aussi bien les artistes que les spectateurs ou les institutions.

Au fil de cette démonstration, Nicolas Bouchaud se fait porte-parole d’un homme démuni, pourtant mû par un désir viscéral de partager son amour inextinguible pour ce qui l’aura nourri toute sa vie. Dans cette transmission, le comédien se fait tour à tour incarnant et médiateur, consolidant par ses regards, ses mimiques et ses adresses un lien scène-salle qui engage le public avec délicatesse et sincérité. Il casse ainsi pertinemment l’effet conférence d’un texte qui retrouve aisément toute son intimité initiale, d’un homme à un autre.

Car s’il est bien question d’images dans le propos, la mise en scène proposée par Éric Didry ne se perd pas dans le ton-sur-ton. Loin de chercher à illustrer les entretiens entre Daney et Debray, il conçoit au contraire un espace de jeu – au sens premier du terme – au sein duquel Nicolas Bouchaud évolue presque avec candeur, en tout cas avec générosité. Il y expérimente le doublage, le mime, le clown ou le chant comme le ferait un jeune passionné dont les yeux sont encore emplis d’étoiles, donnant ainsi un écho aux mots d’un homme que l’on entend ici avec beaucoup de plaisir.


La Loi du marcheur
Théâtre des 13 vents – CDN de Montpellier
Du 16 au 18 janvier 2024
Durée 1h45

Les 25 et 26 janvier 2024 au Bois de l’Aune
Du 1er au 16 février 2024 à La Comédie de Valence (en itinérance)
Les 4 et 5 avril 2024 au Théâtre La Passerelle
Le 13 avril 2024 à L’Empreinte
Du 24 au 28 avril 2024 à la MC93
Du 3 au 29 mai 2024 au Théâtre de la Bastille

Projet de Nicolas Bouchaud
Mise en scène d’Éric Didry
D’après : Serge Daney, Itinéraire d’un ciné-fils — entretiens réalisés par Régis Debray, un film de Pierre-André Boutang et Dominique Rabourdin
Interprète : Nicolas Bouchaud
Collaboration artistique : Véronique Timsit
Lumière : Philippe Berthomé
Scénographie : Elise Capdenat
Son : Manuel Coursin
Vidéo : Romain Tanguy et Quentin Vigier

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