Le nouveau Vidy-Lausanne, un théâtre humain plus vivant que jamais

Théâtre Vidy Lausanne © Matthieu Gafsou

Après deux ans de travaux, l’emblématique théâtre, conçu sur les bords du Léman par l’architecte Max Bill en 1964 à l’occasion de l’exposition nationale suisse, rouvre ses historiques portes. Écrin d’acier, de verre et de béton, le bâtiment, agrandi et entièrement rénové, accueille un public nombreux et enthousiaste, heureux de retrouver ce lieu de culture et sa programmation iconoclaste, performative et définitivement tournée vers l’avenir. 

Dimanche après-midi, les rues de Lausanne sont bien calmes, comme si le froid sec qui s’est abattu sur la ville depuis quelques jours avait calmé les ardeurs des plus courageux. Ce n’est évidemment qu’une impression. Tout change quand on arrive près du Léman, dont les rives blanchies par la neige font la joie des promeneurs. Emmitouflés dans leurs parkas et leurs doudounes, tous profitent des rayons de ce soleil d’hiver jaune pâle. Plus on approche du Théâtre de Vidy-Lausanne, plus c’est l’effervescence. Depuis cinq jours, le théâtre historique a rouvert ses portes et invite un mois durant à découvrir spectacles et artistes qui font l’ADN du lieu, sa grande force de création. 

Un lieu de vie avant tout 
Vincent Baudriller © Samuel Rubio

À la Kantina, le bar-restaurant du théâtre, les grandes tables permettent des temps d’échange, des moments de convivialité. Il n’est donc pas étrange d’y retrouver, avec quelques connaissances, le directeur des lieux, Vincent Baudriller. Hôte chaleureux, il a un mot, un geste amical pour tous. Son sourire en dit long sur les émotions qui l’agitent, et le soulagement de voir la bâtisse reprendre vie aussi intensément. « Avec le covid et le changement d’habitudes des spectateurs prédit par certains, raconte-t-il, nous étions un peu inquiets. C’est donc une joie de voir le foyer à nouveau empli de monde. Toutefois, et il est important de le rappeler, bien que la rénovation des lieux fût un travail titanesque, nous avons continué, dans les deux salles annexes, à présenter des spectacles. » Entièrement désossée, l’œuvre de l’architecte suisse Max Bill, une des rares encore visibles aujourd’hui, a été non seulement modernisée, remise aux normes, mais aussi agrandie de 20% — le maximum autorisé à Vidy, sur les rives du Lac. 

« Quand je suis arrivé en 2013, juste après mon dernier Avignon, explique Vincent Baudriller, j’ai découvert un outil formidable, mais vétuste qui avait besoin d’une rénovation en profondeur. C’était l’occasion d’une vraie réflexion, sur le lieu, son essence, son avenir. Nous avons donc pris le temps, afin d’imaginer un projet à la hauteur des ambitions portées par l’équipe. Vidy doit affirmer son identité, être un espace de création de liberté et de résistance, où les artistes d’ici ou d’ailleurs puissent inventer des formes esthétiques vivantes qui réfléchissent et interrogent notre époque. » De l’extérieur, rien ne semble avoir changé. Les cubes gris, l’armature métallique qui encercle la bâtisse sont toujours là. Pourtant, à l’intérieur, tout a changé. La grande salle a gagné 5 mètres de profondeur, la cage de scène a enfin un dégagement à jardin. Tournée vers le lac, une salle de répétition flambant neuve, de la taille du grand plateau, a été créée. Plus grand, plus beau, plus fonctionnel, le Théâtre de Vidy-Lausanne, riche maintenant de cinq salles, a fière allure en ce jour d’hiver. Un mois de festivités artistiques et performatives pour célébrer cette renaissance n’est donc que le début d’une nouvelle est belle histoire. Un moment suspendu, où l’art vivant apparait foisonnant dans toute sa diversité de formes, de styles et de disciplines. 

Quesne à l’infini et au-delà
Cosmic Drama de Philippe Quesne  © Martin Argyroglo

Salle 64 — comme l’année de son ouverture au public —, c’est un habitué des lieux qui essuie les plâtres. Plasticien, scénographe et metteur en scène, le tout nouveau directeur de la Ménagerie de verre à Paris n’a définitivement pas son pareil pour inventer d’autres mondes, imaginer des œuvres protéiformes et utopiques où s’entremêlent réel et fiction. S’affranchissant de la pesanteur, il invite à un voyage dans l’espace. Conçu comme un « space opéra », Cosmic Drama confronte une humanité en perdition et météorites dépressives. Visuellement, le pari de Philippe Quesne d’emmener le public vers un ailleurs fantasmé et interstellaire est plus que réussi. On en prend plein les yeux. C’est du côté de l’écriture, trop décousue, et de la dramaturgie très what the fuck que cela pêche. Récit délirant, saynètes cosmiques, dialogues à l’emporte-pièce, pantomimes clownesques : ça vrille à tous les étages. Et pourtant, ce grand n’importe quoi, sans narration véritable, fait de tous petits riens, dont certains sont fulgurants, enchante. Tel un grand enfant, un poète, un rêveur, Philippe Quesne ne signe certes pas une grande pièce, mais plutôt une détonante performance potache et hallucinée qui, si elle en laisse quelques-uns sur le côté, enchantera les autres. 

Les maux de l’exil

Un peu plus tard, salle 17, parce que construite en 2017, c’est une toute autre ambiance qui saisit les spectateurs. À travers les récits d’exil de trois écrivains et écrivaines d’origine libanaise, le duo Lina Majdalanie et Rabih Mroué évoquent leur pays, leur histoire commune, le lien à la terre de leurs ancêtres et le déracinement. Avec beaucoup de délicatesse et d’ingéniosité scénique — chaque texte est présenté sous un format différent allant de l’installation sonore à la performance, en passant par la vidéo ou une sorte de conférence —, les deux artistes s’emparent de ces vies fracassées, les font retentir à nos oreilles occidentales, non comme un manifeste, mais plutôt comme un susurrement, une litanie destinée à nous ouvrir les yeux, à voir autrement le monde, à en finir avec des préjugés éculés. Vivre loin de chez soi, des siens, dans un pays inconnu, est d’une rare violence. C’est un véritable arrachement, souvent nécessaire, mais jamais sans blessure, sans meurtrissure. 

Trois paroles au creux de la nuit
Hartaqāt, Hérésies, Lina Majdalanie, Rabih Mroué © Nora Rupp

Sujette à l’incontinence à tout juste vingt ans, Rana Issa, qui a émigré adolescente en Norvège, ne cherche pas tant à se soigner qu’à découvrir les origines psychologiques de ce mal qu’elle trouve finalement si jouissif. Remontant le fil de ses souvenirs, elle repense à sa grand-mère, Izdihar : sa vie de réfugiée palestinienne au Liban, son illettrisme, à sexualité exacerbée, l’odeur de pipi qui lui collait à la peau l’âge venant, sa mort miséreuse dans un hôpital de fortune. En quête d’identité dans un pays dont elle se sent toujours à la marge, l’autrice cherche son juste chemin sans renier sa culture dont elle Portés par l’environnement sonore crée en direct par Raed Yassin et par sa voix d’homme, les mots de Rana Issa résonnent intimes, drôles, bouleversants et humains dans le silence d’une salle totalement captivée.

Pas le temps de reprendre son souffle, Souhaib Ayoub a déjà investi le plateau. Avec ses chaussures rouges à talon et son pantalon pattes d’eph’, le journaliste et artiste peintre, basé à Paris, nous entraine dans un tripoli underground, celui des trans et des homos. Derrière une politique salafiste à laquelle on ne pourrait réduire notre vision d’un pays, c’est tout un univers de contradictions qui apparaît. Libre en apparence, Souhaib reste enchaîné à ses racines : né au Liban, il sait qu’il y mourra, mais entre-temps, il aura vécu avec ses fêlures intimes tout en questionnant le monde qui l’entoure. S’évaporant dans l’obscurité, il laisse la place à Lina Majdalanie qui porte à la scène les mots de l’essayiste Bilal Khbeiz. Dans une lettre qu’il lui adresse, l’homme, qui vit aux États-Unis depuis 2008, chassé de son pays par des menaces d’assassinat, sonde au plus profond son âme expatriée et meurtrie. Pour lui, naître une seconde fois, naître ailleurs, loin de la terre de ses ancêtres, n’est pas une résurrection mais ressemble plutôt à une vie amputée. Sa parole, bien qu’apaisée, est brûlante, troublante. Elle oblige à décaler son regard, à prendre conscience de son attachement à ce que l’on est véritablement : des êtres viscéralement liés à nos racines.

Avec Hartaqāt (Hérésies), toute nouvelle création et production du théâtre, Lina Majdalanie et Rabih Mroué ébranlent nos certitudes, secouent nos consciences et invitent à voir de manière crue, radicale autant que poétique l’autre côté du miroir. Ils donnent corps, avec retenue, à ces paroles éminemment politiques. Bien au-delà du plateau, elles continuent à accompagner les spectateurs dans la nuit noire et glacée de Lausanne. Le nouveau Vidy n’a pas fini de de faire vibrer haut et fort l’art vivant…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Lausanne

Théâtre de Vidy-Lausanne 
Réouverture 
Av. Emile-Henri-Jaques-Dalcroze 5,
1007 Lausanne, Suisse

Cosmic Drama
Conception, mise en scène, scénographie de Philippe Quesne
Avec Raphael Clamer, Jean-Charles Dumay, Annika Meier, Julian Anatol Schneider et  Gala Othero Winter 
Collaboration artistique – Elodie Dauguet
Lumière de Benjamin Hauser 
Dramaturgie de Camille Louis & Angela Osthoff 
Régie générale de Martine Staerk 
Régie lumière de Pierre-Nicolas Moulin 
Régie plateau de Stéphane Devantéry & Fabio Gaggetta 
Régie son de Janyves Coïc
Régie vidéo de Nicolas Gerlier
Habilleuse – Vivianne Lima-Cholet 
Surtitres de Marion Schwartz & Delphine Ihmle

Hartaqāt (Hérésies) 
Conception et mise en scène de Lina Majdalanie & Rabih Mroué 
Textes de Rana Issa, Souhaib Ayoub & Bilal Khbeiz
Musique de Raed Yassin 
Chorégraphie de Ty Boomershine 
Vidéo de Rabih Mroué
Lumière de Pierre-Nicolas Moulin 
Animation de Sarmad Louis 
Programmation vidéo de Victor Hunziker 
Stagiaire à la mise en scène de Juliette Mouteau 
Régie générale de Martine Staerk 
Régie lumière de Julie Nowotnik 
Régie son de François Planson en alternance avec Ludovic Guglielmazzi
Accessoires de Mathieu Dorsaz et Malou Quinquard 
Costumes  de Machteld Vis 
Traductions de Lina Majdalanie, Tarek Abi Samra & Tristan Pannatier

Crédit photos © Matthieu Gafsou © Martin Argyroglo, © Nora Rupp
Crédit portrait © Samuel Rubio

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