Féminisme pluriel à Amiens

Billy's Violence de Jan Lauwers © Maarten Vanden Abeele

Temps fort de la saison de la Maison de la culture d’Amiens, le festival Amiens Europe, qui se tient jusqu’au 27 janvier prochain, questionne le féminisme aujourd’hui et de demain à travers les regards croisés d’artistes européens d’horizons’ très différents. En ouvrant cette 5e édition avec les dernières créations de Jan Lauwers et Tatiana julien, Laurent Dréano, directeur du lieu, place l’événement sous le signe de l’audace. 

En cette fin de journée de janvier, un air glacial souffle dans les rues de la cité picarde. Tel un phare, dans le soleil déclinant, la MCA attire tous les regards. Ce soir s’ouvre la cinquième édition du festival Amiens Europe, une manifestation dont l’ADN, inscrite dans l’histoire même de cette salle, emblématique de la décennie Malraux au ministère des Affaires culturelles sous la présidence du Général De Gaulle, consiste à promouvoir la création contemporaine sur le territoire. Directeur depuis janvier 2018 à la tête du lieu, Laurent Dréano n’a de cesse de poursuivre cette mission et d’en élargir l’horizon européen. 

Un réseau engagé contre les discriminations
Une nuit entière de Tatiana Julien et Anna Gaïotti © © Florent Hamon

En partenariat avec les dix autres structures du réseau européen ASAP, créé il y a vingt ans, la MCA s’est associée au Projet Feminist Futures, « qui vise à lutter contre les inégalités dans les arts du spectacle contemporain, en utilisant le féminisme intersectionnel pour trouver des réponses structurelles concrètes et favoriser une plus grande sensibilisation du public à différentes questions. » C’est d’ailleurs autour de cette thématique qu’est consacré cette année le festival Amiens Europe. « C’est une vraie prise de conscience de l’ensemble des membres du réseau qui est à l’origine de cette initiative, explique Laurent Dréano. En effet, nous avons pu constater que parler de féminisme n’a pas le même sens et ne regroupe pas les mêmes problématiques d’un pays à l’autre, d’une génération à l’autre. C’était donc important d’utiliser l’art comme un outil permettant d’initier des changements de mentalités, d’évoquer ces différences de points de vue et de présenter au public des objets artistiques permettant d’appréhender certaines de ces nuances. » 

Ainsi du 23 au 27 janvier 2023, la MCA invite à aborder les problèmes de discrimination à travers une dizaine de spectacles, conférences, ateliers et films, ainsi qu’une exposition. Artistes d’hier, d’aujourd’hui et de demain présentent ainsi leurs réflexions pour lutter contre les inégalités dans les arts du spectacle contemporain et favoriser une plus grande sensibilisation du public à différentes questions. C’est l’occasion pour le directeur du lieu d’accueillir le duo performatif imaginé par l’artiste associée Tatiana Julien et la dernière création du metteur en scène flamand Jan Lauwers.

Corps à corps sororal 

Sur la scène du petit théâtre, autour d’un corps allongé, inerte, les spectateurs s’installent. Ni le bruit des chaises, ni le brouhaha des conversations ne perturbent son repos. Du public, une femme émerge. Elle s’avance à pas lents, mesurés, vers le centre du plateau, où elle impose sa silhouette gracile. Cheveux blonds ondulés relevés par une pince, elle prend ses marques, s’installe délicatement près de l’endormie, tente par des gestes doux de la réveiller. Tel un pygmalion au féminin, elle s’empare du corps, en modèle les pauses, en explore les moindres recoins. Communiant son énergie, sa chaleur, son humanité, Anna Gaïotti insuffle la vie à Tatiana Julien. Ensemble, elles invitent à une plongée au cœur de l’intime, où la peau de l’une ne fait qu’une avec celle de l’autre. Le geste est léché, les clairs-obscurs en magnifient la puissance sensuelle, charnelle. Puis une frénésie accentuée par les lumières stroboscopiques et une musique pulsée s’empare de leurs membres. Le temps suspendu, le moment de grâce est fini. Le rituel s’emballe jusqu’à la folie avant que l’obscurité n’envahisse l’espace. Dans la pénombre, la nudité emporte les deux femmes vers des ailleurs fantasmés, jusqu’au vertige. À chacun d’imaginer l’histoire, d’y prendre part ou de rester à la lisière de cette Nuit entière.

Les héroïnes shakespeariennes passées à la moulinette
Billy's Violence de Jan Lauwers © Maarten Vanden Abeele

C’est un projet fou auquel s’est attelé Jan Lauwers, réunir en une seule partition dix figures féminines de l’œuvre du dramaturge anglais, toutes liées par les violences sexistes dont elles sont victimes. De Cléopâtre à Desdémone, en passant par Juliette, Ophélia ou Lavinia, toutes doivent affirmer leur place, toujours lutter pour être crues, pour exister dans un monde où les femmes sont considérées comme viles, menteuses, manipulatrices ou déshonorées et où les hommes ont forcément raison. En confiant à son fils Victor Afung Lauwers la lourde tâche d’ancrer ces héroïnes du passé dans le temps présent, le metteur en scène et chorégraphe flamand esquisse une fresque kaléidoscopique où cruauté, trivialité se conjuguent avec poésie et esthétisme. Empruntant autant à l’univers trash de Jan Fabre version années 2000 qu’à celui, radical, d’Angelica Liddell, l’artiste basé à Barcelone signe une œuvre détonante, par trop inégale, où s’alternent fulgurances et manques de souffle. Porté par des comédiens incandescents et habités, Billy’s violence n’a malheureusement pas la force de ses ambitions et finalement ne fait que surligner hystérie et folie.

L’art vivant est fragile. Les propositions de Laurent Dréano affirment le désir de porter haut les couleurs de la création, que ce soit celle d’un artiste émergent ou celle d’un autre connu. Qu’on soit touché ou non par ces œuvres, il faut saluer cet engagement, nécessaire, pour faire évoluer le monde de demain ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Amiens 

Festival Amiens Europe
MCA
2 Place Léon Gontier
80000 Amiens
Jusqu’au 27 janvier 2023

Une Nuit entière 
Chorégraphie & interprétation de Tatiana Julien & Anna Gaïotti assistées de Clémence Galliard
Création musicale & sonore Gaspard Guilbert
Création lumière d’Agathe Patonnier & Kevin Briard
Régie générale d’Agathe Patonnier & Kevin Briard
Costumes de Catherine Garnier 
Accompagnement en fasciapulsologie – Marion Blondeau
Coach vocal – Dalila Khatir 

Billy’s violence de Victor Afung Lauwers d’après dix tragèdies de Williams Shakespeare
Musique de Maarten Seghers
Mise en scène, scénographie, costumes de Jan Lauwers
Avec Nao Albet, Grace Ellen Barkey, Gonzalo Cunill, Martha Gardner, Romy Louise Lauwers, Juan Navarro, Maarten Seghers, Meron Verbelen
Dramaturgie d’Elke Janssens, Erwin Jans
Conception éclairages de Ken Hioco

Crédit photos © Florent Hamon & © Maarten Vanden Abeele

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