Aurélien Bory, archéologue de la mémoire

Aurélien Bory © Aglaé Bory

Au Monfort théâtre, le chorégraphe convoque les fantômes du passé et joue avec ses souvenirs. Marqué par Le ciel est loin, la terre aussi, du metteur en scène yougoslave Mladen Materic, pièce fondatrice qu’il voit à 22 ans, Aurélien Bory imagine, avec ce dernier, en faire un remake poétique, 25 ans après, pur produit de leur mémoire commune. Rencontre. 

Comment est née l’idée de remontrer un spectacle que vous avez vu et qui vous a marqué, il y a 25 ans ? 

Aurélien Bory : l’élément déclencheur est lié à l’idée de laisser une trace, de transmettre à d’autres un choc esthétique que j’ai ressenti quand j’avais 22 ans, et qui plus de 25 ans après reste encore très présent. Avec Mladen, nous avons travaillé comme des archéologues, nous avons confronté nos souvenirs, nous sommes alléq puiser dans les profondeurs de nos mémoires. C’est une démarche assez scénographique finalement, de se baser sur une des choses existantes pour en construire un autre objet. Dans la plupart de mes spectacles, ce travail fait partie de mon processus créatif. Je pars d’une matière, d’une idée que je décale. Ici, l’idée était de faire un remake, de revenir sur le premier spectacle que j’ai vu et qui a été un tel choc esthétique qu’il est à l’origine de ma vocation de devenir metteur en scène. C’était en 1994, je venais d’arriver à Toulouse pour faire mes études en acoustique architecturale. Cela a bouleversé ma vie.  

Qu’est-ce que cela vous a fait de retrouver le metteur en scène qui vous a tant fasciné, il y a de cela 25 ans ? 
Je me souviens Le Ciel est loin la terre aussi d’Aurélien Bory et Mladen Materic © Laurent Padiou

Aurélien Bory : C’est énorme ! Surtout que je le retrouvais lui, mais aussi les comédiens que j’avais vu joué sur scène. C’est assez dingue comme situation Et c’est un très grand plaisir. Après, je les connais bien. J’ai travaillé avec eux en tant qu’acteur au tout début de ma carrière. Cinq après avoir découvert leur travail, j’avais à l’époque intégré leur troupe. De cette période, on a toujours gardé des liens. Une belle amitié professionnelle est née entre nous. Tout au long de ces années, nous avons échangé sur les spectacles que nous voyons, beaucoup discuté autour de nos créations. Jamais le dialogue n’a été rompu. Quand nous avions évoqué la possibilité de recréer Le ciel est loin, la terre aussi, il était évidemment que nous le ferions main dans la main. 

Quand vous lui avez proposé le projet, comment a-t-il réagi ? 

Aurélien Bory : Il adorait l’idée, cette possibilité de revenir en arrière, de remonter un spectacle, mais autrement, différemment. Au départ, nous n’avions pas forcément imaginé que nous le monterions en synergie. Et puis tout s’est fait naturellement, car il est difficile de dissocier le travail, par exemple lui au texte moi à la scénographie. Les éléments sont trop imbriqués. Nous avons donc hybridé nos forces, nos talents. C’est ce qui donne je pense la force au spectacle, sa poésie. 

Vous avez remonté le spectacle en 2019 au Théâtre Garonne, lieu où 25 ans plutôt vous aviez vu le travail de Mladen Materic. Qu’est-ce que cela évoque pour vous ?  

Aurélien Bory : Forcément, c’est très émouvant, très troublant, très singulier. D’autant que l’objet de cette création était d’aller rechercher dans les réserves les décors d’époque, de les restaurer, de les réparer, de leur donner une nouvelle vie. 

Comment avez-vous travaillé ?
Je me souviens Le Ciel est loin la terre aussi d’Aurélien Bory et Mladen Materic © Laurent Padiou

Aurélien Bory : Nous sommes partis des notes de Mladen. Puis nous avons l’un et l’autre puisé dans nos souvenirs. Nous ne voulions pas recréer le même spectacle, mais bien en imaginer un autre autour de la mémoire, de ce qui reste ancré dans l’esprit, des impressions prégnantes ou fugaces. D’une certaine manière, le chemin que nous avons emprunté a quelque chose d’autobiographique. Nous avons ensemble convoqué et confronté nos souvenirs. Nous avons fait appel à la mécanique mémorielle, qui transforme au fil du temps la réalité, l’impitoyable physique-chimie de la mémoire : superpositions, substitutions, morcellements, glissements, confusions, flous, effacements… Par ailleurs, il s’agissait de suivre des traces, d’en réinventer les trajectoires, de faire jouer nos imaginaires afin de combler certaines absences, certains oublis. Il y a dans tout cela une forme d’immatérialité du savoir, de nos réminiscences communes autant que divergentes.

Avec Je me souviens… , vous passez du rôle du spectateur que vous étiez, il y 25 ans, à celui de comédien …

Aurélien Bory : Oui, c’était très important pour moi d’être à ces deux endroits. Cela permettait notamment la transition entre les deux œuvres. De l’observateur que j’étais, je deviens acteur de ma propre mémoire. Derrière ce travail, il y avait aussi la question de quelle serait ma place au plateau, quel rôle je pourrais jouer ? Comment je pourrais m’intégrer dans la distribution originelle ? Le plus troublant c’est que l’histoire de cet homme usé, de cette femme corsetée dans le quotidien entre ses enfants, ses parents mourants résonnaient au moment de la (re)création très étrangement en moi. Il y avait comme un écho.

Propos recueillis par Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

Je me souviens Le Ciel est loin la terre aussi d’Aurélien Bory et Mladen Materic
création en octobre 2019 au Théâtre Garonne en partenariat avec Le ThéâtredelaCité
Durée 1h05

Reprise
Du 24 novembre au 3 décembre 2022 au Monfort Théâtre 

Conception, scénographie, mise en scène d’Aurélien Bory & Mladen Materic 
Avec Aurélien Bory, Haris Haka Resic & Jelena Covic 
Composition musicale de Joan Cambon 
Création lumière d’Arno Veyrat 
Conception technique décor de Pierre Dequivre 
Costumes de Manuela Agnesini 
Régie générale et lumière de Thomas Dupeyron 
Régie son de Stéphane Ley 
Régie plateau de Mickael Godbille

Crédit Portrait © Aglaé Bory
crédit photos © Laurent Padiou

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.