Millepied « dégenre » Roméo et Juliette

Roméo et Juliette Suite de Benjamin Millepied - Prokofiev - © Paul Bourdrel

Aux Nuits de Fourvière, avant d’investir en septembre la Scène musicale à Paris, le chorégraphe français basé aux États-Unis présente en première mondiale son adaptation très classique mais virtuose du Roméo et Juliette de Sergueï Prokofiev. 

Pour cet événement qui clôture plus d’un mois de festivités lyonnaises, et pour son grand retour en France après deux ans de crise sanitaire, Benjamin Millepied ne lésine pas sur les moyens. Conjuguant danse, théâtralité et effet travelling, il ancre la romance véronaise dans un monde 2.0 qui fait fi du genre, des préjugés et du quatrième mur. 

La vidéo au cœur du projet 
Roméo et Juliette Suite de Benjamin Millepied - Prokofiev - © Paul Bourdrel

Le grand théâtre antique de Fourvière est plein à craquer. Les festivaliers sont venus en nombre découvrir la dernière création de celui qui a fait une partie de ses études au cœur de la capitale des Gaules. Sur le plateau, un immense écran sert de fond de scène, un canapé rouge trône en son centre. Rien de plus, rien de moins. Les premières notes de musique s’élèvent, le ballet peut commencer. Direction les coulisses. Caméra à l’épaule, le vidéaste Trevor Tweeten invite à plonger bien au-delà du ballet. Alternant séquences filmées en direct et danse sur les planches, Benjamin Millepied casse les codes d’un certain classicisme sans pour autant, en ce soir de première, trouver le bon équilibre. Trop longtemps, le plateau reste vide. Cela même si la scène du balcon, magnifiée par le cadre bucolique des ruines antiques, touche juste. Quelle force aurait-elle eu jouée en chair et os face public ? 

Entre tradition et révolution
Roméo et Juliette Suite de Benjamin Millepied - Prokofiev - © Paul Bourdrel

Étonnement, le chorégraphe oscille entre deux mondes et signe une partition tout en déliés, en sauts, en pirouettes, en diagonales, conjuguant, à l’américaine, grammaire classique et jazzy. D’un côté, il respecte les grandes lignes de l’œuvre — rouge pour les Capulet, bleu pour Montaigu, comme dans le chef d’œuvre de Zeffirelli, une écriture ciselée sans fausses notes et très technique, etc. —, de l’autre, il réinvente les amoureux de Vérone à l’aune des temps présents, d’un monde débarrassé de sa sacro-sainte binarité, alternant dans la distribution selon les soirs les couples d’hommes, de femmes et bien évidement le traditionnel duo femme-homme. À quelques jours du quarantième anniversaire la dépénalisation de l’homosexualité en France, unir deux Roméos — David Adrian Freeland Jr et Mario Gonzalez, tous deux bouleversants de sincérité — sur l’antique théâtre de Fourvière n’a rien d’anodin. C’est une vraie révolution que l’ingéniosité de Benjamin Millepied rend banale. Et cela fait un bien fou, de voir les 2500 spectateurs applaudir à l’unisson parades amoureuses et baisers langoureux entre ses deux danseurs charismatiques et virtuoses.

Démocratiser le ballet
Roméo et Juliette Suite de Benjamin Millepied - Prokofiev - © Paul Bourdrel

Emportant dans une partition rythmée, parfaitement portée par une quinzaine de danseurs à la haute technicité, ce Roméo et Juliette a tout du bestseller chorégraphique. De la musique enregistrée, interprétée par le London Symphony Orchestra sous la direction de Valery Gergiev à la chorégraphie de Benjamin Millepied, qui, bien que très néoclassique, révèle de belles fulgurances très contemporaines, notamment dans la scène du bal, tout simplement hypnotisante, le show séduit, emporte sans contexte l’adhésion du public de tous âges, de tous milieux, qui d’un seul homme se lève et applaudit à tout rompre pour saluer la performance. Une belle récompense pour le plus français des chorégraphes américains qui porte ce projet depuis plus de trois ans. Un beau Millepied, un grand Millepied qui fera à n’en pas doute les beaux jours en septembre de la Scène musicale ! 

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore – Envoyé spécial à Lyon 

Roméo et Juliette suite de Benjamin Millepied
Nuits de Fourvière
Grand Théâtre
Rue de l’Antiquaille
69005 Lyon
jusqu’au 29 juillet 2022
Durée 1h20

tournée
Du 15 au 25 septembre 2022 à La Scène musicale, Paris

Musique de Sergueï Prokofiev
Chorégraphie de Benjamin Millepied. 
Collaboration artistique — Olivier Simola
Scénographie et lumières — François-Pierre Couture
Costumes — Camille Assaf
Direction de la photographie et cadre en scène — Trevor Tweeten
Musique — Roméo et Juliette, Musique de Sergueï Prokofiev Interprété par le London Symphony Orchestra sous la direction de Valery Gergiev avec l’aimable autorisation de LSO Live Ltd.
Pièce pour 16 danseurs — Doug Baum – Marissa Brown – Lorrin Brubaker – Ricardo Dyer – Daphne Fernberger – David Adrian Freeland Jr. – Mario Gonzalez – Oliver Greene-Cramer – Sierra Herrera – Daisy Jacobson – Shu Kinouchi – Peter Mazurowski – Ian Schwaner – Vinicius Silva – Hope Spears – Nayomi Van Brunt.

Crédit photos © Paul Bourdrel

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.