Yasmina Reza © Pascal Victor Artpresscom

Yasmina Reza au pays détonnant des gens ordinaires

Le nouveau roman de Yasmina Reza, Serge, tout juste paru aux éditions Flammarion, explore avec causticité et tendresse, l’absurdité de notre époque. Esquissant le portrait d’une famille ordinaire, la lauréate du prix Renaudot 2016 signe une œuvre douce-amère, pleine de drôlerie et de petites extravagances.

Tout commence dans une piscine municipale des années 20 ou 30. Le narrateur, un certain Jean, mal fagoté dans un maillot de bain taille Depardieu, que lui a prêté le type des cabines, faute d’en avoir un lycra, tente d’apprendre à nager au petit Luc. Bien que séparé de sa mère, il s’est attaché à ce garçon, un peu à part. Il est comme ça le cadet des Popper, un garçon sans histoire toujours prêt à rendre service, à être présent pour les autres, à s’oublier presque.  

Une famille pleine de dingueries 
Serge de Yasmina Reza Editions Flammarion

Comme tous les dimanches, la famille se réunit en banlieue parisienne, autour de la mère, Marta. Le père, descendant de juifs viennois de classe moyenne, est mort d’un cancer depuis longtemps. Serge, le frère ainé, est le trublion, le fils rebelle, plein d’idées, mais incapable de les mener à bien. Nana, la benjamine, le trésor de la famille, est rangée des voitures. Mariée à un ibère peu apprécié des autres, elle s’affirme à coup de sautes d’humeur. Le monde insouciant de cette fratrie disparate s’écroule le jour où le pilier maternel succombe des suites d’une tumeur, après avoir prononcé ce dernier mot : « LCI ». 

L’absurdité des temps modernes

Plume élégante, caustique, Yasmina Reza s’immisce au cœur de cette famille en quête de repère. Elle nourrit son récit de leurs déboires, de leurs difficultés à communiquer, de leur singulière autant que banale étrangeté face au monde devenu fou qui les entoure. Dépeignant sans s’attarder leur histoire, elle signe un roman qui se veut une critique tendre et caustique de notre société. La dramaturge et romancière égratigne ainsi les comportements quelque peu déplacés d’une humanité à la dérive. Des selfies devant le fameux « Arbeit macht frei » d’Auschwitz en passant par les photos des griffures sur les murs des chambres à gaz, elle n’épargne en rien l’absurdité des temps, l’indécence de postures devenues somme toute banales. 

Une écriture mordante

S’amusant des travers du monde par le prisme de cette famille juive totalement loufoque, Yasmina Reza enchaîne les images, les paysages à la manière d’un story-board de film. Emportée par la fluidité des fondus, elle entraîne le lecteur dans une suite de saynètes où le cocasse l’emporte souvent sur le morose, le simple descriptif sur le sensible. Les répliques bien senties font mouche, les bons mots font écho à nos propres histoires. Tissant sa toile de longs dialogues, l’écrivaine s’amuse des liens étranges et des ressentiments qui unissent les Popper, et de l’amour tu qui cimente la fratrie. 

Une épopée tendre qui cherche son souffle

Pris dans les rets espiègles de Reza, le lecteur se laisse entraîner dans les méandres burlesques d’un récit plein d’humour, de banalités et de extravagances. Pourtant, au fil des pages, un je-ne-sais-quoi se fait attendre. Non que le texte manque d’esprit, de finesse, mais peut-être d’un souffle épique, de profondeur qui saisirait tout à fait. 

Loin de brider notre plaisir entre rire et tragédie, Serge est un roman humain qui se lit avec une belle gourmandise. En ces temps hivernaux, bien tristes, l’écriture lumineuse de l’autrice d’Art, met du baume au cœur, des étincelles dans un ciel bien gris.

Olivier Fregaville-Gratian d’Amore

Serge de Yasmina Reza
Editions Flammarion
Parution janvier 2021
233 pages. 
20 euros.

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