Quatre pièces ou les sublimes adieux d’une grande dame

Les mouvements sont souples, légers, élégants, les gestes précis, fluides, les corps virevoltent, s’étreignent, s’enlacent, s’éloignent… Une étrange mécanique, une étonnante rythmique, s’emparent des danseurs et des danseuses. L’instant est hors du temps, fascinant, éblouissant. Suspendu au pas de deux, de trois, aux chorégraphies aériennes, on est ébloui par autant de magie, de simplicité. Envoûté par les portés se jouant des équilibres et de la gravité, embarqué dans les univers très plastiques de ces quatre morceaux de choix, on savoure, entre joie intense et tristesse profonde, les derniers feux européens d’une grande dame dans la danse post-moderne américaine.

Alors que la salle plonge dans le noir et le silence, cinq silhouettes vêtues de blancs prennent possession de la scène. Aucune musique ne vient perturber le tableau. Seuls, quelques mots prononcés d’une voix suave, masculine, des claquements de mains, servent de repères auditifs. Les corps évoluent tels des oiseaux. Les mouvements sont rythmés, fluides, les gestes répétitifs, hypnotiques. Puis, la mécanique s’enraye. Chaque danseur reprend possession de son corps, se détache de la chorégraphie séquentielle du quintette avant de retourner dans le rang. De ce premier morceau introductif à l’œuvre de Trisha Brown, datant de 1976, le public retiendra la brièveté, l’élégance, la force et la légèreté. Solo Olos est un ballet qui joue des cadences, des rythmiques. Tout y est synchrone et indépendant. C’est saisissant. Une première fois, la lumière se rallume sur une salle ensorcelée, hébétée. Le public salue la performance, les bravos et les applaudissements fusent.

quatre_Pieces_Trisha_Brown_©Stephanie_Berger_@loeildoliv

A peine le temps de reprendre son souffle, le noir envahit à nouveau l’espace. Sur scène, six ombres portant des tuniques dorées apparaissent. Elles glissent, volent. Sur une musique de Robert Ashley, les corps semblent être libres de toutes contraintes. Les pas sont simples, aériens. Dans Son of Gone Fishin’, créé en 1981, Trisha Brown ne cherche pas « l’épate » mais l’épure. Son langage est organique, viscéral, sa grammaire sobre, précise, son style, fluide et concis. Jamais l’écriture ne s’arrête. Les corps, tels des mots, sont en perpétuel mouvement. Chacun leur partition. Ils se cherchent, se lient et se séparent. Les gestes, souples, légers, ensorcellent. Chaque interprète est une flamme vacillante qui jamais ne cesse de briller. Derrière la rigidité apparente des bustes, la danse s’affiche dans la beauté de ses courbes, dans l’élégance de ses volutes, dans la simplicité de ses lignes. Une nouvelle fois sous le charme, le public ovationne les artistes et la prestation.

Trisha_Brown_Chaillot_©Naoya_Ikegani_@loeildoliv

Après un bref entracte, deux danseurs de la compagnie de la chorégraphe américaine entraînent le spectateur dans une danse folle, un pas de deux éblouissant. Leurs corps souples, à l’unisson, semblent s’envoler, couler. Encore une fois, dans Rogue, ballet de 2011, Trisha Brown s’amuse des contradictions et des rythmiques. Les mouvements sont libres mais répétitifs, les gestes accélérés, puis lents. Véritable plasticienne de l’humain, elle dessine avec les corps de ses danseurs des tableaux intenses, puissants et élégants. Une nouvelle fois, la salle est prise au piège de son fascinant travail.

Le spectacle touche à sa fin. Une dernière fois, la salle plonge dans l’obscurité. L’étrange et magnétisante musique de John Cage retentit. Des êtres aux couleurs vives envahissent l’espace. Dans Present Tense datant de 2003, les corps se meuvent seuls, ou à plusieurs. Ils s’attirent, s’étreignent et se rejettent. Les mouvements sont enlevés. Les gestes précis. Les portés jouent avec les équilibres et la gravité. L’effet est ensorcelant.

Porté par une troupe terriblement talentueuse, ce dernier hommage à Trisha Brown – qui a dû se retirer depuis 2012 pour raison de santé – , mis en scène par ses plus proches collaborateurs, est une réussite. En quatre morceaux choisis, il offre une vue d’ensemble de l’étonnant et puissant travail de cette grande dame qui a toujours cherché à réinventer la danse afin de la sublimer, la magnifier. L’ombre tutélaire de la chorégraphe plane sur la salle. La lumière n’est pas encore rétablie que son talent, son art, nous manquent déjà… On aimerait rester assis encore longtemps dans la salle du théâtre national de Chaillot afin de voir ou revoir l’une des pièces de cette prolifique artiste… Magique !…

Olivier Frégaville-Gratian d’Amore


Quatre pièces de Trisha Brown
Théâtre National de Chaillot
1, Place du Trocadéro
75016 Paris
jusqu’au 13 novembre 2015 à 20h30
Durée 1h20 avec entracte

Solo Olos (1976 – 12 min)
Chorégraphie Trisha Brown / Lumières Hillery Makatura
Avec en alternance Cecily Campbell, Marc Crousillat, Olsi Gjeci, Leah Ives, Tara Lorenzen, Jamie Scott, Stuart Shugg

Son of Gone Fishin’ (1981 – 25 min)
Chorégraphie Trisha Brown / Musique originale Robert Ashley
Lumières John Torres / Costumes Judith Shea
Avec Cecily Campbell, Olsi Gjeci, Leah Ives, Tara Lorenzen, Jamie Scott, Stuart Shugg

Rogues (2011 – 8 min)
Chorégraphie Trisha Brown / Assistante à la chorégraphie Carolyn Lucas
Musique originale Alvin Curran / Lumières John Torres / Costumes Kaye Voyce
Avec en alternance Cecily Campbell, Marc Crousillat, Jamie Scott, Stuart Shugg

PRESENT TENSE (2003 – 20 min)
Chorégraphie Trisha Brown / Conception visuelle et scénographie Elizabeth Murray
Musique originale John Cage / Lumières Jennifer Tipton
Réinterprétation des costumes Elizabeth Cannon
d’après le concept original d’Elizabeth Murray
Avec Cecily Campbell, Marc Crousillat, Olsi Gjeci, Leah Ives, Tara Lorenzen, Jamie Scott, Stuart Shugg

Crédit photos © Stéphanie Berger, ©Naoya Ikegani & © Nan Melville

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