Paradoxe Mélodie de Danièle Desnoyers … Désaccord harmonique entre corps et musique

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Danièle Desnoyers présente pour la première fois au Théâtre national de Chaillot son nouvel opus Paradoxe Mélodie ©Luc Sénécal

Dans un décor sobre et sombre, dix danseurs se cherchent, s’attirent et se repoussent en quête d’identité, d’individualité et d’appartenance à une société commune dans un monde moderne à la dérive. Entre harmonie et chaos, leurs corps entrent en résonance, voire en dissonance avec les différentes rythmiques électro-acoustiques et les sons subtils distillés par une harpe. Dans cette course folle et poétique à la vie, les mouvements se font déstructurés, saccadés souvent, doux et élégants parfois. Si le manque de fluidité de l’ensemble désarçonne, le final, grandiose, de ce ballet éclectique et électrique, bouleverse et finit par emporter notre adhésion… sur le fil.

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Anne Thériault dans Paradoxe Mélodie de Danièle Destroyers ©Luc Sénécal

L’argument : Dans ce nouvel opus, Danièle Desnoyers peaufine le dialogue qu’elle cultive depuis plus de 25 ans entre mouvement et son, en provoquant une rencontre choc entre l’univers sonore de la harpe et la griffe contemporaine de la musique électro-acoustique. Si son écriture continue de prendre de l’ampleur avec d’habiles phrasés qui viennent débusquer l’émotion dans les tréfonds du corps, la chorégraphe ramène la musique en direct sur scène, avec la présence de la harpiste Éveline Grégoire-Rousseau qui interprète la composition du directeur musical Nicolas Bernier, manipulée en direct par le sonorisateur et complétée d’une partition électro-acoustique préenregistrée.

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Karine Champoux improvise un solo à la harpe ©Luc Sénécal

La critique : Plongée dans le noir, la scène du théâtre national de Chaillot attend les spectateurs. Une fois le public installé, une lumière jaillit. Elle éclaire une femme allongée (Anne Thériault) au centre et recouverte d’un amas de tissu couleur nuage. Posée dessus, une harpe au format réduit. Une main pince les cordes. Des sons dissonants, presque métalliques, s’échappent de l’instrument. En réponse, le corps de la danseuse s’éveille et se met à vibrer. Sa longue et ample jupe ondule. Les mouvements sont saccadés, les gestes presque hiératiques. Enfin debout, sa démarche est lente, sinueuse. Passé un premier effet de surprise, une certaine intensité se dégage de ce dialogue entre musique et corps. Cette étrange introduction donne le ton à cette quête effrénée de vie voulue par Danièle Desnoyers.

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Clémentine Schindler illumine ce Paradoxe mélodie ©Luc Sénécal

Très vite, les un après les autres, les dix danseurs vont entrer sur scène. Commence alors une course folle, pulsative, Les corps s’attirent, se repoussent, s’étreignent, se fuient et se retiennent. La musique est plus présente, plus fougueuse, entêtante. Elle est à l’unisson de ces hommes, de ces femmes en manque cruel de repères, qui cherchent désespérément leur place dans un monde à la dérive. Les mouvements sont bruts, les tensions palpables. La vie éclate sur scène avec toutes ses nuances et ses contradictions. Avec virtuosité et malice, les pas oscillent entre ordre et chaos, entre sérieux et folie, entre vivacité et lenteur. La magie opère. Les chorégraphies de groupe sont clairement les plus réussies dans ce ballet en demi-teinte. Il s’en dégage une force stupéfiante, une beauté sauvage, une densité étrange qui, le temps d’un mouvement, arrête et bouleverse.

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Jason Martin, Pierre-Marc Ouellette et Tal Adler dans une jeu de corps ©Luc Sénécal

Alors que les saynètes en solo, duo ou trio, s’égrènent difficilement et avec beaucoup de lenteur, cassant ainsi la rythmique enlevée des morceaux choraux, de ces chaînes humaines à la limite du point de rupture, la harpiste Éveline Grégoire-Rousseau prend un malin plaisir à torturer son instrument pour lui arracher des sonorités innovantes, discordantes ou enchanteresses, répondant ainsi aux rythmes plus électro-acoustiques des compositions de Nicolas Bernier.

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La compagnie du carré des Lombes dans Paradoxe Mélodie de Danièle Destroyers ©Luc Sénécal

Tout au long de cet étonnant Paradoxe mélodie, la chorégraphe montréalaise s’amuse à déconstruire les gestes, les pas de danse, à mettre en harmonie ou en désaccord les corps et les sonorités, à jouer du contraste saisissant entre la harpe, instrument séculaire, et la musique électro-acoustique. Elle joue sur les variations et les distorsions, sur la beauté et la réalité, sur la sensualité et l’âpreté de l’existence. Malheureusement, l’ensemble manque parfois de cohérence et de lien, empêchant d’être totalement séduit par ce ballet électrique. Evidemment, le duo de danseuses (Anne Thériault et Molly Johnson) charme par son humour décalé et leurs pitreries clownesques, les pantomimes des danseurs de la compagnie Le carré des Lombes – la charmante et gracieuse Clémentine Schindler en tête, suivi du magnétique Jason Martin et de l’énergique Tal Adler -, éblouissent. Mais l’absence de fluidité dérange et réveille nos corps plongés dans ce rêve étrange. Heureusement, la beauté éclectique  du dernier tableau embarque et entraîne le public dans cette folle quête entre réalité et songe qu’est ce Paradoxe mélodie.

Paradoxe Mélodie de Danièle Desnoyers
Théâtre national de Chaillot
jusqu’au 30 mai 2015

Chorégraphie Danièle Desnoyers
Direction des répétitions Sophie Corriveau assistée d’Emmanuelle Bourassa-Beaudoin
Musique Nicolas Bernier
Lumières Marc Parent
Costumes Denis Lavoie
Maquillages Angelo Barsetti
Avec Tal Adler, Karina Champoux, Molly Johnson, Jason Martin, Brice Noeser, Pierre-Marc Ouellette, Nicolas Patry, Clémentine Schindler, Anne Thériault, Élise Vanderborght et Éveline Grégoire-Rousseau (harpiste)

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