Nelken de Pina Bausch … Ballet intemporel et vision extatique

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Affiche de Nelken de Pina Bausch

En scrutant les détails du quotidien qui construisent l’individu, Pina Bausch donne vie à un ballet unique, magique, sublime, drôle, irrévérencieux et terriblement humain… Entre folie douce, tragique vision du monde contemporain et humour noir, Nelken – œillets en français- est un chef-d’œuvre intemporel, véritable manifeste du génie visuel et scénique de la chorégraphe allemande. Dans cette joyeuse pagaille où autodérision, absurdité et triste réalité sont mêlées, le corps de ballet du Tanztheater Wuppertal nargue, bouleverse, émeut et retourne … Fascinant.

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La scène du théâtre du Châtelet jonchée de milliers d’œillets ©Jochen_Viehoff

L’argument : Avec la complicité de Peter Pabst, Pina Bausch a porté la plus vive attention aux environnements scénographiques, et le tapis d’œillets qui couvre le plateau de Nelken contribue à immortaliser certaines images.Assez rares sont les artistes dont on peut dire que l’œuvre, considérée dans sa globalité, forme un univers en soi. Tel est évidemment le cas de Pina Bausch, avec la sève nourricière du Tanztheater, qu’elle a inventée, et qui a irrigué chacune de ses créations, et où aura compté, tout autant, le choix des environnements scénographiques. Après les premiers spectacles, conçus avec Rolf Borzik, une longue complicité s’engage avec Peter Pabst. Nelken, en 1982, est assurément un coup de maître. Les milliers d’œillets fichés au sol, qui constituent le plateau de Nelken, vont contribuer à graver à jamais certaines images dans la mémoire.  

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illustration parfaite du théâtre dansé inventé par Pina Bausch © Jochen Viehoff

La critique : A peine entré dans la salle, la féerie de l’univers iconoclaste de Pina Bausch saisit. Un immense champ composé de plus de 8 000 œillets roses en tissu tapisse la scène. L’effet est bluffant, magique. Peu à peu, la lumière se tamise, les 22 danseurs du corps de ballet du Tanztheater Wuppertal, l’un après l’autre, en costumes ou robes longues rappelant les années 20-30-40, entrent sur scène. Leurs gestes sont précis, lents. Marchant comme des hérons cendrés, ils sont tous attentifs à leurs moindres mouvements. Il ne faudrait pas blesser ces fleurs fragiles, ce reste d’Eden. La musique se fait douce, câline. Le ballet peut commencer. Avec beaucoup d’autodérision et d’humour, Pina Bausch joue avec les codes et bouscule les convenances. Sa chorégraphie est en perpétuel mouvement, jamais figée. Le public, loin d’être passif, est amené à participer. Tour à tour, certains spectateurs sont invités par des danseurs à les rejoindre en coulisses pour un pas de deux. Très vite, le charme opère.

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Nelken un ballet d’hier et d’aujourd’hui © Jochen Viehoff

Après un premier tour de piste, tout en élégance et grâce, un homme reste là, planté au centre de ces milliers de fleurs. Il est grand, svelte, droit. Il entame une étrange pantomime… En fait il double en langue des signes la sublime chanson de Gerschwinn The man I love… Evocation délicate de l’amour, de la vie en parfaite harmonie avec le décor fleuri imaginé par Peter Pabst. Puis, c’est autour d’un couple de se recouvrir de terre, d’une danseuse presque nue, portant juste une large culotte blanche et un accordéon, de traverser la scène… L’image est captivante, ensorcelante, iconique et emblématique du travail pictural de la chorégraphe allemande. Les tableaux s’enchaînent dans un grand mouvement fluide, gracieux, offrant une vision à la fois onirique et extrêmement réaliste du monde qui nous entoure.

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Hommes et femmes, habillés pareil, représente l’essence de l’être humain universel © Jochen Viehoff

Facétieuses, souvent amusantes, parfois douloureuses et révoltantes, les scènes construisent par petites touches l’humanité, ses bons sentiments et ses dérives. Immigration, humiliation, nationalité, amour, tendresse, compassion, folie, universalité, sont les différentes thématiques qui ont inspiré Pina Bausch pour créer ce ballet intemporel. Homme ou Femme, peu importe, les mouvements sont similaires, lents, chaloupés. Les costumes sont identiques, les danseurs portent avec beaucoup d’humilité et sans perdre une once de virilité des robes dégrafées dans le dos. Ce n’est pas le genre et la personne qui intéresse la chorégraphe, mais l’humain dans son ensemble et sa complexité. Elle souhaite montrer la force de l’individu tout autant que ses faiblesses. Colère, amour, rage, énervement, tromperie, domination, soumission, c’est toute la fragilité de la condition humaine qui est dépeinte dans ce singulier ballet qui charmera certains et en révulsera d’autres. Derrière l’étonnante complexité du sujet et sa façon si particulière de maltraiter ses danseurs, Pina Bausch écrit ici un sublime chant d’amour, un hymne à la joie et une incroyable foi en l’espèce humaine.

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Nelken, repris au théâtre du Châtelet pour la première fois en France depuis 25 ans © Olivier Look

Le rideau du théâtre du Châtelet s’est refermé depuis longtemps – plusieurs heures – sur le champ d’œillets roses allègrement piétinés par le corps de ballet Tanztheater Wuppertal. Pourtant, les images éthérées, sublimes, restent gravées sur nos rétines, dans nos mémoires. Bien que ce soit la reprise d’une pièce datant de 1982, Nelken n’en reste pas moins un chef-d’œuvre intemporel, avant-gardiste, totalement bouleversant. Pas une ride ne vient ternir le travail de la chorégraphe qui nous a quittés en 2009, tant il semble qu’il a été écrit de nos jours. Des tableaux crus, des scènes mythiques orchestrées à la perfection, des images d’une beauté à couper le souffle et des danseurs à l’unisson avec le public, font de ce ballet une pièce maîtresse et fondatrice de l’œuvre de Pina Bausch. En esquissant les premières bases du style si particulier, si viscéral, de la chorégraphe allemande, ce spectacle s’inscrit dans l’histoire de la danse du XXe siècle comme les fondements du théâtre dansé. Après l’émerveillement, la sensation d’avoir assisté à un moment unique nous envahit… bouleversant.

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Nelken refleurit au Théâtre du Châtelet © Jochen Viehoff

Nelken de Pina Bausch au théâtre du Châtelet en partenariat avec le théâtre de la Ville jusqu’au 17 mai Musiques : Franz Schubert, George Gershwin, Franz Lehár, Louis Armstrong, Sophie Tucker, Quincy Jones, Richard Tauber etc. Créé le 30 décembre 1982 à l’Opéra de WuppertalCo-réalisation : Théâtre de la Ville – Théâtre du Châtelet. Droits de représentation L’Arche Editeur, Parisg, Sophie Tucker, Quincy Jones, Richard Tauber etc. Créé le 30 décembre 1982 à l’Opéra de WuppertalCo-réalisation : Théâtre de la Ville – Théâtre du Châtelet. Droits de représentation L’Arche Editeur, Paris

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