Für die kinder von gestern, heute und morgen de Pina Bausch … Jeu de l’enfance, folie de l’artiste

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Azusa Seyama virevolte sur la scène du théâtre de la Ville dans Fur die kinder von gestern, heute und morgen, un ballet de Pina Bausch
©Maarten Vanden Abeele

Dans un décor d’une blancheur immaculée, les grands enfants – orphelins – de Pina Bausch jouent, sautent, s’amusent, roulent, volent et trébuchent. Oscillant entre légèreté espiègle et gravité, mélancolie, ils esquissent des tableaux, fantaisistes souvent, douloureux parfois mais jamais funestes, sur l’amour naissant, les premières galéjades et les gentilles moqueries. De son regard acerbe et tendre sur le monde contemporain et ses concitoyens, la chorégraphe signe avec Für die Kinder… un ballet exquis et fascinant. D’une fraîcheur doucement désabusée et délicatement acidulée, ce spectacle renaît au théâtre de la Ville, magnifié par une troupe magistrale, émancipée de sa tutélaire créatrice.

L’argument : Qui sont-ils ces « enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain » à qui Pina Bausch dédiait cette création de 2002, présentée l’année suivante au Théâtre de la Ville ? On pense certes aux danseurs du Tanztheater de Wuppertal, fidèles partenaires d’une aventure au long cours, qu’ont régulièrement rejointe de nouveaux danseurs. N’ont-ils pas le privilège de pouvoir retrouver, sur scène, l’insouciance des jeux de l’enfance, de laisser libres l’imagination et la fantaisie ? Joyeux chahut où l’on se livre à de folles courses poursuites sur des chaises à roulettes ou des skateboards, moments d’accalmie où l’on se raconte des histoires fantastiques, surgissement de solos dansés où jaillit la vie sans retenue, en pure apothéose. Mais comme toujours chez Pina Bausch, les jeux ne sont pas exempts de mesquineries, de petites cruautés et humiliations plus ou moins conscientes, notamment lorsque s’immisce la fêlure de l’amour. Ces grands enfants, alors, nous ressemblent. En éclaireurs de nos joies et tourments.

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Ditta Miranda Jasjfi attendant son partenaire © Alexandros Sarakisidis

La critique : Tout commence dans un décor blanc, presque clinique. De chaque côté de la scène, deux portes gigantesques encadrent une immense baie vitrée, à peine suggérée. L’ensemble fait terriblement penser à un salon d’appartement aux dimensions exagérées. Entrent alors deux danseurs (Paul White, le charmeur et Fernando Suels Mendoza, le clown triste). Assis face au public sur la table qu’il ont apportée, ils entament un curieux et étrange ballet. Au rythme d’une musique à la mélancolie rythmique, les deux se balancent, avant que l’un pivote et bascule sur le côté dans le vide, la tête la première. Le temps de quelques millisecondes, un vent de stupeur et de froide angoisse traverse la salle : l’homme tangue et vacille. Mais avec une précision d’horloger, le drame est évité. Le second danseur le retient par le pied et, d’un mouvement plein de force, le remet à sa place originelle. Ce jeu de culbutos fascinant et inquiétant reprend de plus belle. Etrangement, alors que les nerfs des spectateurs sont mis à rude épreuve, il émane de cette première saynète une émotion particulière, presque indescriptible, une beauté des gestes qui bouleverse et émeut. On vient d’entrer dans le monde de l’enfance. Pas celui, sublimé, pas celui, rêvé, mais le réel. Celui qui va de la parfaite insouciance à la cruelle méchanceté. En touchant la corde sensible des souvenirs, Pina Bausch révèle un monde étonnant, presque oublié.

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Fascinant Lutz Föster, doyen de la troupe du Tanztheater Wuppenthal © Ulli Weiss

S’enchaînent les tableaux, les danses, les jeux enfantins et ceux, plus graves, de l’amour. Arrive sur scène Ditta Miranda Jasjfi, petite poupée désarticulée, malmenée, déplacée. Dans les bras de son colosse de partenaire, elle virevolte dans les airs, prenant appui sur ses bras, sur ses jambes. Puis c’est au tour du magnétique Pascal Merighi de traverser la scène sur une chaise à roulettes, à la poursuite d’un danseur allongé sur une planche à roulettes, alors que Lutz Föster, le doyen de la troupe, entame, un peu plus tard, une danse des mains tout simplement éblouissante, quand il ne fait pas la cour à la pétulante Nazareth Pandero dont la voix forte et rocailleuse crée le show. N’oublions pas la sublime Julie Anne Stanzak qui enchaîne les mouvements avec une grâce infinie et, d’un sourire malicieux, d’une œillade, séduit le public avant de le prendre en photo.

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Pétulante Nazareth Pandero, dont la voix rauque enchante © Maarten Vanden Abeele

A l’instar des interprètes, les murs finissent par entrer dans la danse. Dans cet absurde chaos où trois générations de danseurs se côtoient et se mêlent avec une frénésie et un plaisir non dissimulé de faire revivre leur créatrice, les corps se meuvent, se dédoublent, se mélangent, se déséquilibrent et se parlent. Ils tanguent, volent et glissent. Puis, l’étonnant Dominique Mercy traverse la scène tel un bon gros et vieux bébé, affublé d’un énorme tutu blanc et d’un arrosoir. On est au comble de l’incongruité et pourtant, le tableau ne manque pas d’élégance et touche en plein cœur. Sur des airs envoûtants et jazzy, sur les voix suaves de Caetano Veloso, de Nina Simone, ou de Prince, la chorégraphe allemande greffe sa propre moelle, sa propre vision d’un monde, cynique et humaine. Tout au long du ballet, les scènes sont le plus souvent intimistes, retenues, chaque danseur raconte et invente sa propre histoire. Cette poésie douce-amère, parfois sirupeuse, attend sa conclusion. Elle sera violente et rageuse. La troupe se libère du carcan de l’enfance. Les hommes déploient leur corps. Une énergie nouvelle les parcourt, dernier spasme avant la nuit, avant l’âge adulte. Tels des insectes, ils volent à travers la scène dans des mouvements hiératiques, vifs, attirés par une lumière fatale. Puis, dans un dernier soubresaut, dans un dernier arrêt, ils disparaissent les uns après les autres, vidant l’espace, qui s’obscurcit et s’éteint. C’est la fin…

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Azusa Seyama vole dans les bras de Fabien Prioville © Jong-Duk Woo

Pina Bausch semble bien être éternelle et ses ballets intemporels. Qu’ils aient été créés il y a 10 ou 30 ans, ils gardent leur fraîcheur créatrice et leur modernisme. Après l’enchantement de Nelken, c’est donc au tour d’une pièce plus récente de la chorégraphe, Für die kinder von gestern, heute und morgen (Pour les enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain), de revenir à Paris en ce joli mois de mai.

Alors, oui, clairement, ce dernier n’a ni l’intensité ni la puissance du premier, mais ce rappel tendre et cruel à l’enfance n’en est pas moins beau et fascinant. C’est toute la force de la chorégraphe allemande : savoir doser avec virtuosité espièglerie et gravité, jeux d’enfance, naïveté et sérieux. Parfois la machine s’emballe un peu, passionnément, à la folie, mais la troupe du Tanztheater Wupperthal sait la retenir, la contenir, offrant des tableaux drôles, féériques, justes et bouleversants.

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Azusa Seyama en état de grâce ©Alexandros Sarakisidis

Für die kinder von gestern, heute und morgen de Pina Bausch
Théâtre de la Ville
Place du châtelet
jusqu’au 30 mai 2015

Une pièce de Pina Bausch
Mise en scène et chorégraphie de Pina Bausch
Décor de Peter Pabst
Costumes de Marion Cito
Collaboration musicale : Matthias Burkert, Andreas Eisenschneider
Collaboration: Marion Cito, Daphnis Kokkinos, Robert Sturm
Directeur artistique: Lutz Förster
Directeur général: Dirk Hesse

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L’étonnante et magnétique Julie Anne Stanzac ©Maarten Vanden Abeele

Avec Pablo Aran Gimeno, Rainer Behr, Clémentine Deluy, Lutz Förster, Ditta Miranda Jasjfi, Dominique Mercy, Pascal Merighi, Breanna O’Mara, Nazareth Panadero, Helena Pikon, Azusa Seyama, Julie Anne Stanzak, Michael Strecker, Fernando Suels Mendoza, Kenji Takagi, Paul White
Musique de Félix Lajkó, Nana Vasconcelos, Caetano Veloso, Bugge Wesseltoft, Amon Tobin, Mari Boine, Shirley Horn, Nina Simone, Lisa Ekdahl, Gerry Mulligan Uhuhboo Project (Corée), Cinematic Orchestra, Goldfrapp, Gotan Project, Guem, Hughscore, Koop, Labradford, T.O.M., Prince, Marc Ribot

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